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Lettre autographe signée « J-Bénigne de Meaux » à François Diroys
Paris, 29 déc. 1681, 4 p. petit in-4°, à l’encre brune
« Le droit qu’ont les évêques de juger des matières de doctrine est toujours sans difficulté »
Lettre autographe signée « J. Bénigne de Meaux » à François Diroys
Paris, 29 déc. 1681, 4 p. petit in-4°, à l’encre brune
Sur papier vergé filigrané
Ancienne trace de mouillure sans atteinte à la lecture
Perforations d’encre restaurées, quelques décharges d’encre de la main de Bossuet
Lettre capitale et entièrement autographe de Bossuet, en vue des enjeux doctrinaux et disciplinaires de l’assemblée du clergé de 1682
« J’ai reçu, Monsieur, dans votre lettre du 4 des éclaircissemens considérables sur la matière de l’épiscopat¹.
Je conviens avec vous qu’il y a beaucoup de distinction à faire entre la puissance qu’ont les évêques de juger sur la doctrine et celle qu’ils ont de juger leurs confrères en première instance : l’une est fondée sur leur caractère et en est inséparable de droit divin, l’autre est une affaire de discipline qui a reçu de grands changemens.
J’ai souvent jugé comme vous que Gerson² avait mal parlé et nous avons repris Mr Gerbais³ de l’avoir suivi⁴. La doctrine de Gerson n’a rien de conforme à l’ancienne tradition et c’est une pure imagination de ce docteur.
Le droit qu’ont les évêques de juger des matières de doctrine est toujours sans difficulté sauf la correction du pape et même en certains cas extraordinaires dans des matières fort débattues et où il serait à craindre que l’épiscopat ne se divisât, le pape pour prévenir ce mal peut s’en réserver la connaissance et le St Siège a usé avec beaucoup de raison de cette réserve sur les matières de la grâce.
Quant au jugement des évêques, j’ai toujours été convaincu que le concordat [Le concordat de 1516, conclu entre Léon X et François Ier] supposait que leur déposition était réservée au pape. Le chapitre des concubinaires m’a toujours paru le supposer et la discipline en est si constante depuis six cents ans qu’à peine peut-on trouver des exemples du contraire durant tant de siècles. Mais l’assemblée s’en tiendra à la délibération du clergé de l’assemblée de 1650⁵ et à la protestation qui fut faite alors semblable au fond à celle que le cardinal de Lorraine avait faite à Trente sur le chapitre causae criminales. Sur cela nous ne pouvons prétendre autre chose que maintenir notre droit en attendant qu’on puisse convenir d’une manière équitable et fixe de juger les évêques, le pape n’y ayant rien laissé de certain et ayant même dérogé en beaucoup d’occasions nommément en celle de Mr de Leon Sourdeac⁶ et de Mr d’Albi d’Elbene au concile de Trente [Diroys avait lui-même étudié cette matière].
Vous savez les arrêts du Parlement dans l’affaire du cardinal de Châtillon⁷. Enfin nous demanderons seulement qu’on nous laisse prétendre et qu’on ne condamne pas une prétention qu’on a eue à Trente même et depuis en ces occasions sans la condamner⁸.
Pour ce qui est du surplus des difficultés qui sont celles de Charonne et de Toulouse nous n’avons rien à dire que sur la forme et nous n’avons à établir aucune maxime dont Rome ne soit d’accord avec nous.
Quant à la regale [droit dont jouissait le Roi de percevoir les fruits des bénéfices pendant la vacance. En 1673, Louis XIV voulut étendre ce droit à tout le royaume], je ne crois pas au train qu’on a pris qu’on doive entrer dans le fonds. Si on y entrait je ne croirais pas que le concile de Leptines pût faire voir autre chose qu’une sage condescendance de l’Eglise à tolérer ce qu’elle ne pourrait empêcher et à faire sa condition la meilleure qu’elle pouvait.
Je ne conviendrais pas aisément que les biens donnés aux églises puissent être tellement sujet à la puissance temporelle et qu’elle les puisse reprendre sous prétexte de certains droits qu’elle voudrait établir ni que l’Église en ce cas n’eût pas droit de se servir de son autorité [Diroys avait défendu la nature temporelle de la Régale dans un mémoire qu’il rédigea la même année] Mais j’avoue que nous ne sommes point dans le cas d’en venir là. Il faut sortir par des voies plus douces d’une affaire si légère dans son fond.
Je serais assez d’avis qu’on n’entamât point de matières contentieuses. Je ne sais si tout le monde sera de même sentiment mais quoiqu’il en soit j’espère qu’il ne sortira rien de l’assemblée que de modéré et de mesuré. Je vous prie de rendre ma lettre à Mr de la Fageole. Je vous l’envoie toute ouverte afin que vous vous joigniez à mes sentiments.
J’ai fait partir un paquet de douze de mes livres [Discours sur l’histoire universelle] comme vous l’avez désiré. Je donne ordre qu’on vous les rende à Rome où vous en ferez la distribution selon votre prudence et les ordres de S.E.
Je vous enverrai bientôt mon sermon [sur l’Unité de l’Église] imprimé. Je suis pénétré des bontés de Mgr le cardinal Ricci. Je vous prie de lui marquer ma reconnaissance. Plût à Dieu que nos affaires fussent entre ses mains.
J. Bénigne de Meaux »
Récemment nommé évêque de Meaux le 2 mai 1681, Bossuet livre un prêche à l’ouverture de l’Assemblée générale du Clergé de France le 9 novembre suivant, sermon demeuré fameux sur l’Unité de l’Église. Correspondant régulier de Bossuet, Diroys est hautement considéré par le milieu diocésain en raison de son érudition d’historien. Plus tard, ses Preuves et préjugés de 1683 seront dans la ligne du Discours sur l’histoire universelle de Bossuet, paru justement en 1681. Bossuet le consulte à plusieurs égards, notamment sur une question de droit canon relative à l’épiscopat. En d’autres termes, un évêque doit-il être jugé par le pape ou par ses pairs ? La question se pose alors au sujet des quatre évêques « jansénistes » français qui refusaient de signer purement et simplement le Formulaire. Bossuet conclut des éclaircissements donnés par Diroys et de ses propres investigations historiques, à savoir si l’Assemblée du Clergé devrait maintenir les droits de l’épiscopat, mais sans fermer la porte à une décision motivée du pape.
Sur la question de la régale, évoquée plus loin dans la lettre, et qui fait l’objet d’un litige entre le roi et le pape, Bossuet est alors tiraillé entre la fidélité à son roi et l’obéissance due au pape. L’« Aigle de Meaux » doit tenir sur une ligne de crête, comme dans son sermon sur l’Unité de l’Église, où il s’agit de défendre les libertés de l’Église gallicane sans diminuer les justes prérogatives du Saint-Siège. Prudence et modération sont de mise, conclut-il.
Diroys, à l’oreille du cardinal d’Estrées, est pour Bossuet un relais d’information capital afin de connaître l’état d’esprit de ce que les gallicans appelaient « la Cour de Rome ». Il lui faut connaître les sentiments du pape et des cardinaux pour prévenir les risques de crise et apaiser les contentieux en cours.
1- Une des difficultés que devait examiner l’Assemblée était relative au droit réclamé par le Pape de juger les évêques en première instance. Par bref du 27 avril 1667, Alexandre VII, à la demande du Roi, avait nommé neuf commissaires chargés de procéder au nom du Saint-Siège contre les quatre évêques qui refusaient de faire signer purement et simplement le formulaire ; « et cela sans que ces quatre évêques puissent appeler en aucune manière de leur jugement ni récuser aucun d’eux. »
2- Jean Gerson (1363–1429), l’un des plus illustres docteurs de l’Église gallicane, avait composé un traité de Appellationibus a summo Pontifice, sur lequel semble s’être appuyé Gerbais. On ne sait pas au juste quelle était l’opinion particulière à Gerson que blâme ici Bossuet, sinon peut-être la définition qu’il donne des Causes majeures qui doivent être portées devant le Pape après avoir été d’abord examinées dans les provinces : elles sont ainsi appelées, dit-il, non ratione materiæ, sed ambiguæ difficultatis in terminatione.
3- Jean Gerbais, né vers 1629, à Rupoix, au diocèse de Reims, était venu étudier à Paris et avait pris le bonnet le 5 mai 1661. Il avait été professeur d’humanités au collège des Grassins et recteur de l’Université. Il fut en 1662 nommé professeur d’éloquence latine au Collège royal. Il s’attacha à Le Tellier, futur archevêque de Reims, qu’il accompagna même dans un voyage en Italie en 1667.
4- Le cardinal d’Estrées n’eût pas été fâché de faire naître un nouveau conflit entre la Cour de Rome et le clergé de France à propos du bref condamnant le livre de Gerbais. Aussi le Roi ordonna-t-il à l’assemblée extraordinaire du mois de mars 1681 d’entrer dans l’examen de cette censure. Mais le procès-verbal de cette assemblée, signé de Bossuet, ne porte pas trace du blâme dont parle ici l’évêque nommé de Meaux.
5- Ayant à examiner le cas des deux évêques d’Albi et de Léon, déposés par des commissaires nommés par le Pape, l’Assemblée du clergé de 1650 avait déclaré que le bref « portant pouvoir à quatre évêques de juger souverainement les évêques était contraire au Concordat, dans lequel le Pape se réserve la connaissance des causes majeures en dernier ressort ; que le Roi, consentant que les évêques soient jugés par les commissaires du Pape, avait préjudicié au droit qu’ont lesdits évêques d’être jugés par leurs comprovinciaux… »
6- René de Rieux de Sourdéac, évêque de Saint-Pol-de-Léon depuis 1619. D’abord, il fut excommunié et son Église frappée d’interdit en 1625 par Étienne Louytre, doyen de l’Église de Nantes, commissaire pontifical délégué à l’exécution d’un jugement du pape Urbain VIII, rendu contre les religieuses d’un monastère de Morlaix au diocèse de Léon, qui, soutenues par leur évêque, refusaient de se soumettre à Jacques Gallemant, André Duval et Pierre de Bérulle, nommés par le Pape supérieurs de tous les couvents de Carmélites du royaume.
7- Odet de Coligny, cardinal de Châtillon, frère de l’amiral Coligny, était évêque de Beauvais et possesseur de nombreux bénéfices, lorsqu’il abjura le catholicisme, se maria, dilapida les biens de son Église et ceux de son abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, combattit dans les rangs des protestants à Saint-Denis, en 1567, puis passa en Angleterre, où il devait mourir, le 2 mars 1571, empoisonné par son valet de chambre.
8- Comprendre : Nous demanderons seulement qu’on (Rome) nous laisse prétendre (de maintenir nos droits), et ne condamne pas cette prétention qu’on (les Français) a eue, même à Trente et depuis, dans les occasions que je viens de rappeler, sans qu’elle ait été condamnée.
L’assemblée générale du haut clergé du 19 mars 1682, première sous l’égide de Bossuet, devait aboutir à la Déclaration des Quatre articles :
Dans son Discours sur l’histoire universelle, qu’il rédige en 1681 et qui le consacre comme une figure majeure du milieu épiscopal, Bossuet expose sa conception de l’histoire du monde. De la Création au triomphe de l’Église catholique, en passant par la chute des empires antiques, il recherche le sens et la cause dans les desseins de Dieu à l’égard de son Église. Cette même année, il achève l’éducation du dauphin, pour être nommé évêque de Meaux le 2 mai.
L’année suivante, dans le contexte du conflit opposant Louis XIV au pape Innocent XI au sujet du droit de régale, il joue un rôle central dans la rédaction et l’adoption de la Déclaration des quatre articles lors de l’assemblée extraordinaire du clergé de France.
Docteur de la Sorbonne et chanoine d’Avranches, François Diroys (1620-1691) fut d’abord proche des Solitaires de Port-Royal. Il rédigea plusieurs mémoires sur le conflit entre le pape et le roi, ainsi qu’un Traité de la régale, resté inédit. A partir de 1670-1671, il devint le théologien attitré de César d’Estrées, évêque de Laon, et l’accompagna régulièrement à Rome lorsque ce dernier fut élevé au cardinalat en 1672. Diroys est reconnu par ses contemporains pour sa vivacité d’esprit et son érudition. Il est par ailleurs l’auteur des Preuves et préjugés pour la religion chrétienne et catholique, contre les fausses religions et l’athéisme, paru en 1683.
On joint :
Sermon presché a l’ouverture de l’assemblée generale du clergé de France.
Le 9. novembre 1681. Chez Frédéric Léonard | à Paris 1682 | 8 x 15 cm | relié
Edition originale. Reliure en pleine basane brune d’époque. Dos à nerfs orné. Pièce de titre de basane brune
Frottements, estafilades sur les plats. Rousseurs
Le seul sermon qui fut publié de l’auteur, sur l’unité de l’église. Dès les premiers mots Bossuet lie l’église catholique à l’histoire juive
Provenance :
HVT, 14 mars 2014, n°490
Bibliographie :
Correspondance, t. II, éd. Charles Urbain et Eugène Levesque, Paris, 1909, n°250 (dont nous restituons supra les notules explicatives)
Nous remercions Gérard Ferreyrolles pour son assistance à la rédaction de cette fiche.