BEAUVOIR (de), Simone (1908-1986)

Lettre autographe signée « votre charmant Castor » à Jean-Paul Sartre
Shannon [Irlande], s.d. [10 et 11 sept. 1947], 2 pp. in-4° puis 6 pp. in-8° oblongues

« C’est drôle comme Chicago me semble irréel ; Paris aussi d’ailleurs. Il me semble que je vais rester ici toute ma vie. Je vais me taper un petit whisky… »

EUR 9.500,-
Fiche descriptive

BEAUVOIR (de), Simone (1908-1986)

Lettre autographe signée « votre charmant Castor » à Jean-Paul Sartre
Shannon [Rineanna, Irlande], s.d. [10 et 11 sept. 1947], 2 pp. in-4° puis 6 pp. in-8° oblongues
Enveloppe autographe jointe : «  M. Sartre / Hôtel de la Louisiane / 60 rue de Seine / Paris 6e », mention autographe de Jean-Paul Sartre au verso
Légère insolation sur la partie supérieure du premier feuillet, sans atteinte à la lecture
Courrier à en-tête de la « British Overseas Airways Corporation » de l’aéroport de Shannon

L’un des couples mythiques du XXe siècle : l’une des très rares lettres de Simone de Beauvoir à Jean-Paul Sartre en mains privées

Partie rejoindre son amant Nelson Algren à Chicago, le « Castor » relate les terribles turbulences de son vol et sa découverte des paysages d’Irlande, épisode qu’elle relatera plus tard dans son autobiographie La Force des choses

« Cet endroit serait charmant pour une villégiature, si vous étiez avec moi, mon amour. Nous étions si heureux à Abisko. Au revoir, mon amour, ma chère petite âme. J’écrirai de Chicago »

Une très longue lettre, entièrement inédite, dont nous ne restituons ici que quelques fragments 


« Mon amour,
C’est de Shannon, hélas ! que je vous écris. Mais je ne suis même pas désolée parce que je suis contente de dormir dans un lit et bien soulagée qu’il ne se soit rien passé de mal. Le voyage n’a pas été bien heureux jusqu’ici. D’abord j’ai bien regretté hier soir de ne pas entendre votre voix au téléphone, je pense que quelque Giacometti vous avait retenu en route. On est partis vers minuit et demi et l’avion vibrait énormément, c’était désagréable et il ne donnait pas confiance.
[…] On a pris un breakfast et à 6h l’avion a décollé. J’ai un peu somnolé, très mal, au-dessus de l’Atlantique et au bout de 2h1/2 de vol j’ai été clairement réveillée parce que l’avion tournait bride au milieu d’une assez grande agitation ; on m’a dit : « Nous revenons à Shannon parce qu’il y a something wrong » […] L’idée de chute n’était pas physiquement présente comme dans un vertige en montagne, parce que les nuages ont l’air si épais que la perception croit en leur solidité ; mais c’est la réflexion qui était nettement inquiétante, l’océan semblait bien vaste et l’avion bien perdu dans le ciel. J’ai constaté d’ailleurs que j’avais moins horreur de l’idée de mort qu’autrefois parce que dans les moments où j’y ai cru assez fort, ça ne me semblait pas révoltant ni de tant d’importance. […]
On nous a emmenés dans un endroit charmant, à 80 km de l’aéroport, ce qui nous a fait [fait] faire une très belle promenade à travers l’Irlande. C’est un beau pays, avec de vieilles ruines romantiques, des fermes en crépi avec toits de chaume absolument charmantes, des petits murs de pierre, des landes, des marécages. […] Après le lunch je me suis promenée dans la campagne par un beau temps de soleil, de nuages et de vent, j’étais heureuse de marcher et d’être bien vivante. […] Bonsoir mon cœur, ma petite âme. Je me rappelais comme vous grimpiez les collines de Suède avec moi et j’en avais le cœur serré d’amour pour vous. Bonsoir. Le feu de tourbe sent bon et me chauffe plaisamment le dos, il y a un grand vent dehors et c’est tout à fait poétique. Dans l’ensemble les gens étaient comme moi, je crois, si soulagés que ça ait bien tourné qu’ils trouvaient tout très amusant. On mange par petites tables, on se parle, ça fait une drôle de solidarité. J’ai l’impression que des Français seraient beaucoup plus détestables. Je mettrai encore un mot demain. Donnez mon adresse à Bost à Chicago [son ancien amant Jacques-Laurent Bost, par ailleurs ancien élève de Sartre], car s’il vous arrivait quelque chose, qui m’aviserait ? Faites-le, s’il-vous-plait. » Simone de Beauvoir interrompt sa lettre ici, pour la reprendre le lendemain, le jeudi 11 septembre : « […] J’ai lu au coin d’un feu de tourbe le premier roman d’Algren, moins bon que le second, mais très amusant et sympathique, une bonne lecture pour une longue journée d’attente. Le soleil s’est levé et je me suis un peu promenée. Cet endroit serait charmant pour une villégiature, si vous étiez avec moi, mon amour. Nous étions si heureux à Abisko. Au revoir, mon amour, ma chère petite âme. J’écrirai de Chicago. C’est drôle comme Chicago me semble irréel ; Paris aussi d’ailleurs. Il me semble que je vais rester ici toute ma vie. Je vais me taper un petit whisky, c’est irish et non scotch mais assez bon. Au revoir encore, doux petit. J’espère une lettre 1523 W.Wabansia [l’adresse d’Algren à Chicago]. Je vous embrasse tout fort mon amour.

Votre charmant Castor
Mille baisers encore, mon doux petit. »


Cet épisode mouvementé dans le ciel d’Irlande a laissé une vive trace dans la mémoire de la philosophe, si bien qu’elle y consacrera deux pages dans La Force des choses. Partie rejoindre son amant Nelson Algren à Chicago, rencontré au printemps de 1947, elle embarque dans un appareil vétuste de la T.W.A. en provenance d’Athènes. L’avion, qui devait mettre douze heures pour aller de Shannon aux Açores, se met à virer brusquement pour revenir à Shannon. Contrainte de rester deux jours sur place « à 80 km de l’aéroport », Beauvoir a le bonheur de découvrir le terroir irlandais (et son whisky) dans cette aventure malheureuse. Tombée sous le charme, elle y retournera longuement, à l’été 1966, en compagnie de sa fille adoptive Sylvie Le Bon de Beauvoir.
L’ensemble des 321 lettres de Simone de Beauvoir à Jean-Paul Sartre jusque-là connues sont récupérées en novembre 1986 au domicile de la philosophe, disparue six mois plus tôt, par Sylvie Le Bon de Beauvoir. Cette dernière fait dation de l’ensemble du corpus à la BnF en 1989 (Cote : NAF 25880-25883) avant de toutes les publier l’année suivante en deux volumes (Lettres à Sartre, Gallimard). Beauvoir avait elle-même exprimé sa volonté de ne pas faire publier ses lettres à Sartre de son vivant : « Quand je serai morte, peut-être, si on les retrouve, on pourra les publier. » (ibid, t. II, p. 9). Notre lettre, dont on ignorait jusqu’à aujourd’hui l’existence, aurait dû figurer à la page 358 du second tome.

Brillante élève à la faculté des lettres de l’université de Paris, Simone de Beauvoir y rencontre Jean-Paul Sartre en 1929. Le couple noue à cette époque un pacte amoureux libre et égalitaire qui fera leur légende. Cette relation sera un « amour nécessaire », par rapport aux « amours contingentes » qu’ils seront amenés à connaître l’un et l’autre. Leur couple ne sera brisé qu’à la mort de Sartre, en 1980.

[Avec :]
Lettres à Sartre, présentée, établie et annotée par Sylvie Le Bon de Beauvoir, Gallimard, nrf, Paris, 1990
Édition originale en tirage de tête, un des 50 ex numérotés sur pur chiffon de Rives pour chacun des volumes (n°16), seul grand papier.
2 vol. in-8° brochés, 15 x 22 cm : I / 400 pp., (4) ff. ; II/ 443 pp., (4) ff.
Couverture crème à rabats, tels que parus, non coupés, en excellent état, dos très légèrement passés

Provenance :
Coll. particulière

Littérature :
La Force des choses
, Simone de Beauvoir, Gallimard, 1963, p. 150-151

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