Prenez une longueur d’avance
Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir nos nouveautés et annonces importantes.
En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité. Désabonnez-vous à tout moment.
Lettre autographe à Louise Colet
« Dimanche, 3h », [Croisset, 23 mai 1852], 3 p. ½ in-8°, à l’encre noire
« Je serai écrasé, ou j’écraserai »
Lettre autographe à Louise Colet
« Dimanche, 3h », [Croisset, 23 mai 1852], 3 p. ½ in-8°, à l’encre noire
Enveloppe autographe jointe, cachet de cire rouge, cachet postal (du lundi 24 mai)
Marque de pliure centrale inhérente à la mise sous pli, ancienne trace de trombone
Foliotation à la mine de plomb au coin supérieur gauche (de la main de Jacques Lambert ?)
Superbe lettre à sa maîtresse, pleine de tendresse, évoquant son difficile travail de rédaction de Madame Bovary :
« Je me donne un mal de chien pour des misères. Les phrases les plus simples me torturent »
« La mauvaise nouvelle que tu m’as envoyée ce matin [Les Lettres d’amour, comédie de Louis Colet, n’avait pas été admise au Théâtre-Français], pauvre chère amie, ne m’a surpris qu’à moitié. J’avais été hier pendant toute la journée dans un état de langueur étrange comme si j’eusse subi le contre-coup des angoisses que tu éprouvais en ce moment. Ne te désespère pas. Remonte-toi. Je sais que cela est plus facile à dire qu’à faire. Mais on se sauve de tout par l’orgueil. Il faut de chaque malheur tirer une leçon et rebondir après les chutes. – P[ou]r le drame que tu médites rumine bien le plan et aie toujours en vue l’action, l’effet. Ils ont trouvé mauvais (pr leur usage) le changement de décoration au second acte. Tu te rappelles que je t’avais fait cette objection. Tout ce qui sort de la ligne commune effraie. « Sus à l’originalité ! » C’est le cri de guerre intérieur de toutes les consciences. Garde ta pièce telle qu’elle est. La changer serait la gâter. Si l’on ne protégeait pas les arts, au lieu du Théâtre-Français il y en aurait dix autres, et où tu pourrais te faire jouer mais qu’y faire ? Rester dans sa tente et y rebattre sur l’enclume son épée. – Quand tu auras un succès, un jour ou l’autre, tu redonneras ta pièce. D’ici là, garde-la pr toi. La publier serait la perdre pr l’avenir. – Attendre est un gd mot et une gde chose.
Je suis aussi découragé que toi pr le moment. Mon roman m’ennuie. Je suis stérile comme un caillou. Cette première partie qui devait être finie d’abord à la fin de février, puis en avril, puis en mai, ira jusqu’à la fin de juillet. À chaque pas je découvre dix obstacles. Le commencement de la 2e partie m’inquiète beaucoup. Je me donne un mal de chien pr des misères. Les phrases les plus simples me torturent. – Je ne veux pas aller à Paris (n’aie pas peur) avant d’être quitte de cette première partie. Mais comme je t’ai promis de te voir à la fin de ce mois, et que d’autre part j’en ai bien besoin aussi, moi, voici ce que je te propose : un des jours de la fin de la semaine prochaine vers le 3 ou le 4 juin je t’écrirai pr te donner rendez-vous à Mantes si tu veux, dans notre ancien hôtel, et nous y passerons 24 heures seuls – loin de tous – Une bonne journée à deux vaudra bien cinq ou six visites que je te ferais à Paris, chez toi et avec de l’entourage, et ne me coupera pas mon travail comme un arrêt d’une semaine, à un moment où j’ai besoin de ne pas perdre le fil de mes pensées. Dis-moi si ce plan te sourit.
Moi aussi je passerai plus tard par des journées comme tu en as eu une hier. Quand j’aurai fini ma Bovary et mon conte ind égyptien (dans 2 ans) [ce projet ne verra jamais le jour], j’ai deux ou trois idées de théâtre que je mettrai à exécution ; mais bien décidé d’avance à ne faire aucune concession, à n’être jamais joué ou sifflé. Si j’arrive jamais à une position, comme on dit, ce sera à travers tout, et malgré toute considération de réussite. Je serai écrasé, ou j’écraserai. Si j’ai en moi qq valeur, ce parti pris (que je n’ai jamais pris mais qui est venu de lui-même) doit l’augmenter, si je n’en ai aucune, c’est au moins qq chose que cet entêtement. Mais j’éprouve en revanche de belles lassitudes. – de fiers ennuis, et des saouleurs de moi, à me vomir moi-même si je pouvais. Ça me fera bien de te voir, de m’appuyer la tête sur ton pauvre cœur plein de moi, de causer en regardant tes yeux.
Adieu, chère amour, à bientôt, un long baiser sur tes lèvres. À toi. »
Entre 1851 et 1856, Flaubert consacre plusieurs années à une élaboration minutieuse de son roman, fondée sur une documentation rigoureuse et une observation quasi scientifique du réel. Chaque phrase fait l’objet de multiples réécritures, traduisant une volonté d’atteindre une perfection formelle absolue. Flaubert recourt par ailleurs au procédé du « gueuloir », consistant à lire ses textes à voix haute afin d’en éprouver la musicalité et la cohérence syntaxique. Cette discipline contraignante illustre une véritable ascèse littéraire, où l’écriture devient un travail laborieux et obsessionnel.
On connaît l’anecdote du brouillon de l’incipit de Madame Bovary, plus long que le roman lui-même. En effet, l’écrivain est convaincu qu’il n’y a qu’une et unique bonne façon d’écrire les choses ; nous comprenons alors la quête perpétuelle du « style juste », un style qui exige que « toutes les phrases soient différentes et, en même temps, que les mots ne puissent être changés quand ils [sont] dans une phrase. » (Flaubert – Vie et travaux. Yvan Leclerc, 2005).
Provenance :
Ancienne collection Jacques Lambert, puis collection H.D.
Bibliographie :
Correspondance, t. II, éd. Jean Bruneau, Pléiade, 1980, p. 92-94, avec la mention « Autographe non retrouvé ». Transcription établie d’après une copie de la main de R. Descharmes (Bibliothèque national de France, cote Nafr. 23831, ffos 62-64)