Prenez une longueur d’avance
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Carte autographe signée « GHuÿsmans » à André Godard
Paris, 16 fév. 1899, 1 p. ½ in-12° oblongue, à l’encre noire
« En art, comme dans la vie, la Douleur est le plus puissant levier et le véritable tremplin de Beauté »
Carte autographe signée « GHuÿsmans » à André Godard
Paris, 16 fév. 1899, 1 p. ½ in-12° oblongue, à l’encre noire
Enveloppe autographe timbrée et oblitérée (déchirures)
Prodigieuse formule inédite de l’écrivain, résumant à elle seule l’esthétique huysmansienne
« Votre lettre me fait peine, car je vous vois démâté. Il y a pourtant une chose qu’il faut se dire – le succès, les éditions ne prouvent absolument rien pour la valeur d’un livre – Les articles de presse, encore moins. L’important est d’avoir fait l’œuvre ; et qui vous dit que là où vous ne savez, à Paris ou à l’étranger, il ne se trouve point des gens qui ont été heureux de lire votre livre et en ont tiré profit ?
Tout est là – très évidemment, le public n’est pas assez avancé pour comprendre qu’en art, comme dans la vie, la Douleur est le plus puissant levier et le véritable tremplin de Beauté. Elle est la seule expression qui anoblisse les êtres les plus vulgaires et les choses les plus laides ; et certainement, à ce point de vue, les œuvres qui resteront, seront les œuvres douloureuses ;
Mais il n’y a pas d’impatience à avoir. Ce que le nommé Gambetta appelait la justice immanente des choses et ce que nous appelons, nous, d’un autre nom, vient à son temps – et votre livre lèvera quand le moment sera venu.
N’ajoutez donc pas cet ennui, à vos chagrins. Fiez-vous à la Personne de la littérature, au St Esprit, et n’emportez point ce souci, au cloître.
J’ai toujours prié pour vous, depuis que je vous vis si malheureux, priez aussi un peu pour moi, et à bientôt, n’est-ce pas, cher Monsieur
Bien votre
GHuÿsmans »
La douleur comme voie mystique :
Après sa conversion au catholicisme, que l’on date de mai 1891(suite à sa visite à l’abbé Mugnier dans la sacristie de Saint-Thomas d’Aquin), l’esthétique de Huysmans valorise une beauté spirituelle fondée sur l’ascèse, la souffrance et l’altération du corps. Cette entreprise de l’écrivain s’inscrit dans une quête spirituelle, explorant la mystique chrétienne. À la même époque, il explore les trésors de l’architecture religieuse de Paris et compose plusieurs monographies et études historiques sur divers monuments.
Dans Sainte Lydwine de Schiedam (1901), Huysmans transpose au corps hagiographique ce que Grünewald donnait à voir sur la toile. Émilie Sermadiras souligne en outre que le corps déchiqueté de la sainte relève d’un imaginaire situé au croisement de l’analyse scientifique et de la spiritualité catholique doloriste, où fond et forme s’unissent dans une « poétique du fragment » centrée sur le corps souffrant.
Cherchant ici à réconforter son correspondant après ce qui semble être un échec éditorial, Huysmans fait sans doute allusion à Ysabelle, roman d’André Godard (1865-1941) paru l’année précédente.
Provenance :
Coll. particulière
Littérature :
Émilie Sermadiras, La poétique du fragment dans Sainte Lydwine de Schiedam de J.-K. Huysmans, ou comment donner forme à « un amas répugnant de bribes », in Véronique Cnockaert et Marie-Ange Fougère (dir.), La chair aperçue. Imaginaire du corps par fragments (1800-1918), coll. « Cahiers ReMix », Observatoire de l’imaginaire contemporain (UQAM), 2018)