CHATEAUBRIAND (de), François-René (1768-1848)

Lettre signée « Chateaubriand » à John Wilson Croker
Paris, 29 mars 1844, 3 p. in-8°

« Je meurs par morceaux »

EUR 2.000 ,-
Fiche descriptive

CHATEAUBRIAND (de), François-René (1768-1848)

Lettre signée « Chateaubriand » (avec trois lignes autographes) à John Wilson Croker
Paris, 29 mars 1844, 3 p. in-8°
La lettre est sans doute dictée par Chateaubriand à son secrétaire de l’époque Julien Danielo
Adresse sur la quatrième page : à West-Moseley (Surrey), marques de compostage

Superbe lettre du crépuscule à l’une de ses admirations littéraires anglaises

« Les souvenirs ne meurent point quand ils sont placés dans des cœurs saints, parce qu’ils gardent l’incorruptibilité de leur naissance »


Il remercie son ami de sa « bonne amitié ; elle me console au bord de la tombe où je ne tarderai pas à descendre. Votre erreur touchant mon frère est bien naturelle [Jean-Baptiste de Chateaubriand, guillotiné avec une partie du reste de la famille, en 1794], ce sont des méprises fort faciles et dans lesquelles doivent souvent tomber les étrangers. J’ai trouvé le moyen d’insérer votre nom [dans ses Mémoires d’outre-tombe, allusion au livre IX du tome II, consacré aux gloires littéraires d’outre-Manche] parmi ceux des amis que j’avais autrefois en Angleterre. N’ayant rien de secret à vous dire je n’ai point voulu importuner Sir Anthony Perrier qui avait la bonté de me faire offrir un moyen de vous faire parvenir ma lettre […] Hélas, nous ne sommes plus à ces jours où deux hommes nés sous différents soleils pouvaient se vanter de n’avoir que des sentiments semblables : votre voix restera comme la mienne retentissante dans le désert. Nous avons vu des jours meilleurs : il faut accepter ses destinées. Vous resterez long temps dans le monde où j’espère que vous me garderez un souvenir. Les souvenirs ne meurent point quand ils sont placés dans des cœurs saints, parce qu’ils gardent l’incorruptibilité de leur naissance. Ne m’oubliez pas quand vous publierez vos intéressants travaux.
Bonjour à mon très cher ami, qu’un mot de vous vienne quelquefois me consoler dans ma malheureuse patrie.
[Bien que souffrant, Chateaubriand trouve un regain de force pour rajouter de sa main de sa main tremblante ces quelques lignes :]
Ma main vous le voyez, n’est pas revenue. Je meurs par morceaux.
Chateaubriand
P.S. J’ignore pourquoi ils sont tué la Princesse Lubomirska, une raison n’importe guère des assassins.
[allusion à l’exécution Rosalie Lubomirska sous la Grande Terreur, le 30 juin 1794]


Chateaubriand découvre l’Angleterre lors d’un premier séjour londonien en 1793. Il est alors dans un certain dénuement. Sa nomination au poste d’ambassadeur dans la capitale anglaise au tournant des années 1820 lui ouvre les portes du cénacle littéraire britannique. N’ayant jamais caché son admiration pour la littérature anglaise, il y consacre un chapitre entier dans ses Mémoires. Le nom de John Wilson Croker y figure une première fois aux côtés de Thomas Moore, Campbell, Rogers, Crabbe, Wordsworth, Southey, Hunt, Knowles, lord Holland et Canning (t. II, livre IX, p. 199, Garnier, 1910).
Plus tard, Chateaubriand revient sur ses liens avec Croker : « M. Croker, membre de l’Amirauté, célèbre comme orateur et comme écrivain, appartenait à l’école de M. Pitt, ainsi que M. Canning ; mais il était plus détrompé que celui-ci. Il occupait à White-Hall un de ces appartements sombres d’où Charles Ier était sorti par une fenêtre pour aller de plain-pied à l’échafaud. […] M. Croker vint, il y a deux ans [1822], me visiter à l’Infirmerie de Marie-Thérèse. Il m’a fait remarquer la similitude de nos opinions et de nos destinées. Des événements nous séparent du monde ; la politique fait des solitaires, comme la religion fait des anachorètes. Quand l’homme habite le désert, il trouve en lui quelque lointaine image de l’être infini qui, vivant seul dans l’immensité, voit s’accomplir les révolutions des mondes. » (ibid., tome IV, livre IX, p. 263)

Homme politique comme Canning et lord Holland, membre du parlement et membre d’un cabinet tory, John Wilson Croker (1780-1857) se livra avec ardeur à ses goûts littéraires, multipliant les livres d’histoire et les écrits de circonstance, critique infatigable et poète à ses heures pour chanter les victoires anglaises.

Provenance :
Coll. particulière

Lettre inédite

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