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Manuscrit autographe
S.l.n.d. [c. 1940-1942 ?], 2 p. in-4° à l’encre noire
« La poésie traditionnelle est complètement morte »
Manuscrit autographe
S.l.n.d. [c. 1940-1942 ?], 2 p. in-4° à l’encre noire
Légères rousseurs, anciennes marques de trombone
Nombreux caviardages et surcharges de la main de Drieu
Réflexions tranchées sur la poésie et les écrivains de son époque
Le premier paragraphe, consacré au génie, a été entièrement barré par Drieu d’une grande croix : « La génération qui est au travail depuis dix ans a fourni plusieurs talents. Mais on ne pourrait s’attendre à moins : […] ce qu’il est important seulement de nommer, c’est le génie qui seul justifie une époque. […]
Puis l’auteur se livre à de sévères considérations sur la poésie de son époque, qu’il met en regard avec celle produite outre-Manche :
« Si la poésie règne plus librement dans le cœur des écrivains français qu’à bien des moments, une poésie dépouillée d’éloquence, sinon de préciosité, donc débarrassée d’un des deux monstres brillants qui ont si souvent éloigné les muses de notre sol ; pourtant nous n’avons pas de grands poètes. […] Je ne parle pas des hommes qui ont moins de quarante ans ou quarante-deux ans ; donc ni de Claudel, ni de Valéry […] Certes la promptitude du génie poétique s’est manifesté plus en Angleterre qu’en France (à part l’exception fulgurante de Rimbaud) où tout, même le lyrisme, se développe avec une lenteur parcimonieuse, mais enfin la poésie traditionnelle est complètement morte, et je ne trouve d’accent qui me touche que chez deux ou trois poètes qui, par désespoir, ne livrent le meilleurs d’eux-mêmes qu’enchaînés au pire […]
Mais la poésie a rarement en France retenu le génie poétique qui s’est plus souvent porté vers la prose. Cette prose, capable de toutes les puissances constructives de la musique ne chôme pas encore. Peu d’écrivain, pourtant, de nos jours, on le souci ou le pouvoir du style, que la plupart confondent avec la recherche des images. Mais enfin il en est encore quelques-uns qui ont le secret d’écrire bien autre chose qu’une phrase piquante, mais des pages, des livres entiers où de bout en bout se révèlent la science harmonique : André Breton, Louis Aragon, Marcel Jouhandeau et Henri de Montherlant.
En dehors de ceux-là, il y a l’immense cohorte des romanciers chez qui les vertus de l’écriture ne peuvent être primordiales. Comment les ordonner ? Ils sont tous au travail dans l’obscurité de la mine, chacun enfoncé dans sa galerie […] »
Ces feuillets servirent selon toute vraisemblance à Drieu pour ses essais critiques, rassemblés et publiés à titre posthume dans le volume Sur les écrivains, aux éditions Gallimard, en 1964. Cette critique sur les grand poètes du XIXe est d’autant plus cruelle que l’écrivain renouvelle l’exercice dans nombre de ses articles, à l’image de L’évolution du grand siècle romantique : « Comme Baudelaire, plus que Baudelaire, Lautréamont avec Rimbaud et Bloy approfondit et rend vivant l’illuminisme. Jeunes, ils sont de plain-pied dans le monde de la vision où la solitude de Guernesey amène Victor Hugo vieillissant par lourdes saccades » (ibid., p. 236). À la fin de sa vie, en 1944, Drieu notait dans son journal : « J’aurais aimé être poète, peintre, musicien ; mais écrivain du genre que je suis, non. Quelle vulgarité ! […] »
Provenance :
Succession Brigitte Drieu la Rochelle, Drouot, 15 déc. 2023, n°166