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Lettre autographe signée « MB de la Motte Guyon » à Bossuet
Meaux, Monastère de Sainte-Marie, 15 avr. 1695, 1 p. 1/4 in-4°
« À Dieu ne plaise qu’un tel blasphème me fût jamais entré dans l’esprit »
Lettre autographe signée « MB de la Motte Guyon » à Bossuet
Meaux, Monastère de Sainte-Marie, 15 avr. 1695, 1 p. 1/4 sur bifeuillet in-4° vergé
Filigrane : Contremarque de papier auvergnat, initiales « BR » coiffées d’une étoile à 5 branches, avec un croissant de lune en pendentif (n°4034, pl. 142 ), attribuées par R. Gaudriault (p. 285) à Benoît Richard – Relevées respectivement en 1694 et 1697 (Source : Archives nationales G7/419 et 832).
Sept mots caviardés et une surcharge de la main de Madame Guyon
Apostille « a Bossuet » en marge supérieure de la première page
Remarquable état de conservation
Rarissime lettre de la mystique Madame Guyon, figure essentielle de la diffusion du quiétisme en France
Une déclaration de soumission qui n’empêcha pas l’impitoyable Bossuet de faire emprisonner la théologienne du « pur amour de Dieu »
Provenant des collection Alfred Bovet, Marcel Plantevignes et Claude de Flers
« Je supplie Monseigneur l’évêque de Meaux, qui a bien voulu me recevoir dans son diocèse et dans un si saint monastère, de recevoir pareillement la déclaration sincère que je lui fais, que je n’ai dit ou fait aucune des choses qu’on m’impute sur les abominations qu’on m’accuse d’approuver comme innocentes. Si je ne me suis pas autant expliquée contre ces horribles excès que la chose le demandait dans mes deux petits livres¹, c’est que dans le temps qu’ils ont été écrits, on ne parlait point de ces détestables choses, et que je ne savais pas qu’on eût enseigné ou enseignât de si damnables doctrines. Je n’ai non plus jamais cru que Dieu pût être directement ou indirectement auteur d’aucun péché, ou défaut vicieux. À Dieu ne plaise qu’un tel blasphème me fût jamais entré dans l’esprit. Je déclare en particulier que les lettres qui courent sous le nom d’un grand prélat² ne peuvent être vraies, puisque je ne l’ai jamais vu avec le Prieur de Saint-Robert, qui y est nommé, et je suis prête à jurer sur le saint Évangile que je ne les ay jamais vus en un même lieu, et affirmer sous pareil serment les autres choses contenues dans la présente déclaration.
Fait à Meaux, au dit monastère de Sainte-Marie, ce 15 avril 1695.
MB de la Motte Guyon »
Aux racines du mouvement quiétiste
Courant spirituel rattaché à des traditions plus anciennes dans le christianisme, telles que l’hésychasme des XIIIe et XIVe siècles, le quiétisme prend racine en Italie à la fin du XVIIe siècle. Il est ensuite prêché par Miguel de Molinos (1628-1696), prêtre et théologien espagnol, qui expose cette doctrine dans son Guide spirituel, paru en 1675. Interprétées comme une mésestime de la structure hiérarchique de l’Église catholique, les thèses de Molinos sont accusées de mépriser l’autorité ecclésiastique et de prôner une morale relâchée. Elles sont fermement condamnées par le pape Innocent XI dans la bulle Caelestis Pastor de 1687 ; Molinos est contraint d’abjurer publiquement.
Influence décisive sur Fénelon et querelle française du quiétisme
Dans le prolongement de la condamnation du théologien espagnol, Jeanne-Marie Bouvier de la Motte adopte une théorie du « pur amour de Dieu », assez proche de celle de ce dernier. Madame Guyon répand ainsi une doctrine en réaction anti-intellectualiste et anti-activiste, voisine du piétisme protestant, qui se développe à la même époque en Hollande et en Allemagne. Séduit par ses théories, Fénelon s’en fait le promoteur et le défenseur. La doctrine de Madame Guyon est examinée à partir de l’été 1694 lors des conférences d’Issy, tenues entre Bossuet, Antoine de Noailles et M. Tronson : il en est sorti les 34 articles censés exprimer l’orthodoxie en matière de spiritualité. Ce sont ces articles que Bossuet apporte à Madame Guyon le 14 avril 1695 (la veille de la lettre ici présentée) pour qu’elle y souscrive – ce qu’elle fait.
« Les détestables choses » auxquelles Madame Guyon fait ici allusion doivent être les propositions attribuées aux quiétistes que les 34 articles d’Issy ont précisément pour finalité de condamner (Fénelon, Œuvres, t. I, Pléiade, p. 1534-1538). Elle affirme cependant n’avoir « dit ou fait aucune des choses qu’on [lui] impute ». Ce « faire » peut s’appliquer à une activité d’enseignement ou de direction de sa part ; sa moralité peut aussi être visée, puisque on a pu accuser les quiétistes d’indifférence devant les choses qui regardent le salut, dont le combat contre la concupiscence (voir articles VII et VIII). On ne plaisantait pas avec les hérésies au XVIIe siècle, la manie procédurière était légion.
Pour ce qui fut la grande affaire des dernières années de sa vie, L’Aigle de Meaux usa de toute son influence auprès du roi pour se déchaîner contre le mysticisme de la doctrine du « pur amour » professée en France par Mme Guyon. Fénelon publie en 1697 une Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, professant la doctrine du « pur amour » en s’appuyant sur les Pères grecs et sur nombre de mystiques chrétiens occidentaux. S’ensuit une controverse entre Fénelon et Bossuet, qui se termine en 1699 par la condamnation de l’ouvrage de Fénelon par le pape Innocent XII. Cette condamnation jette le discrédit sur le mysticisme chrétien au cours du siècle suivant, entraînant en France sa disparition, qualifiée par l’historien Louis Cognet de « crépuscule des mystiques ».
La présente lettre de soumission n’empêche pas Madame Guyon d’être emprisonnée au fort de Vincennes, avant d’être transférée l’année suivante dans un couvent de Vaugirard, puis, le 4 juin 1698, d’être embastillée. Emprisonnée sans raison précise (rendu possible par lettre de cachet), une terrible campagne de calomnies l’a fait suspecter de mauvaises mœurs, au moment même où la querelle entre Bossuet et Fénelon fait rage.
Selon Levesque, Bossuet aurait acceptée la présente déclaration pour être ensuite rejetée par lui. Madame Guyon déclare qu’il y a un acte « dont j’envoyai la copie de ma main, et je ne l’ai plus. C’est celui où il me fait déclarer que je n’ai point vu M. de Grenoble avec le Prieur de Saint-Robert. Il ne veut plus à présent de cette déclaration » (lettre du 2 juin 1695).
Madame Guyon est libérée à 55 ans, le 24 mars 1703.
Athée et misogyne, Schopenhauer rend cependant hommage à Madame Guyon, dans son œuvre principale Le Monde comme volonté et comme représentation : « Je recommanderai principalement, comme un exemple spécial et très complet, et en même temps comme une illustration toute pratique des idées que j’ai présentées, l’autobiographie de Madame Guyon ; c’est une belle et grande âme, dont la pensée me remplit toujours de respect […] Tout cela nous fera comprendre dans quel sens Madame Guyon répète si souvent à la fin de son autobiographie : « Tout m’est indifférent, je ne puis plus rien vouloir, il m’est impossible de savoir si j’existe, ni si je n’existe pas. »
1- Moyen court et très-facile de faire oraison que tous peuvent pratiquer tres-aisement, Lyon, Briasson, 1686 et Le Cantique des Cantiques de Salomon interprété selon le sens mystique et la vraie représentation des états intérieurs, [par madame Guyon, d’après Antoine-Alexandre Barbier], Lyon, Briasson, 1688.
2- Étienne Le Camus (1632-1707), cardinal et évêque de Grenoble, ardent défenseur de la papauté. Il s’opposa avec fermeté au quiétisme de Madame Guyon, laquelle bénéficiait alors de la protection provisoire de Madame de Maintenon, et mena contre elle une campagne de calomnies. L’intéressée en fait ici nettement allusion.
Les lettres autographes de Madame Guyon sont d’une rareté insigne sur le marché. On ne recense que deux lettres en mains privées, dont celle-ci.
Provenance :
Collection Alfred Bovet, cat. Charavay, t. II, « Femmes célèbres », 1887, p. 788, n°2069, puis collection Marcel Plantevignes, Hôtel des chevau-légers, Versailles, 8 mars 1977, n°47, puis collection Claude de Flers, « Femmes, Lettres & Manuscrits autographes », Drouot, 18 nov. 2014, n°190, puis collection P.E.R.
Bibliographie :
Correspondance, t. II, « Années de combat », éd. Dominique Tronc, Champion, p.775, n°487
Nous remercions vivement Monsieur Gérard Ferreyrolles et Madame Claire Bustarret pour leur précieuse contribution à cette fiche.