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Lettre autographe signée « Mathieu Dreyfus » à Ferdinand Buisson
[Paris], 14 nov. 1898, 1 p. in-12° sur « petit bleu »
« Que s’est-il passé là-bas pour le décider à ne plus nous écrire »
Lettre autographe signée « Mathieu Dreyfus » à Ferdinand Buisson
[Paris], 14 nov. 1898, 1 p. in-12° sur « petit bleu »
Adresse autographe au verso : « [M]onsieur F. Buisson / 166 Boulevard Montparnasse 166 [Paris] »
Rare lettre de Mathieu Dreyfus relayant des nouvelles de son frère Alfred, traversant une phase critique de sa détention sur l’Île du Diable
« Cher Monsieur,
Je suis heureux de pouvoir vous dire que j’ai reçu aujourd’hui d’une source certaine, non officielle, que la santé de mon frère est bonne.
Que s’est-il passé là-bas [Alfred Dreyfus était incarcéré sur l’île du Diable depuis mars 1895] pour le décider à ne plus nous écrire, au risque de nous faire un si gros chagrin ? Lui a-t-on fait des communications perfides, calculées, destinées à ébranler, à détruire sa confiance en nous, confiance qui est la seule force dont nous disposons pour le soutenir, le réconforter ?
Je n’ai pu aller vous voir les temps derniers, à mon très grand regret. J’aurais aimé vous témoigner toute ma reconnaissance, je le ferai vendredi prochain puisque vous voulez bien vous déranger pour moi.
Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments les plus dévoués.
Mathieu Dreyfus »
L’automne 1898, un épisode critique dans la vie carcérale du capitaine Alfred Dreyfus
Incarcéré sur l’Île du Diable depuis le mois de mars 1895, Dreyfus n’a eu de cesse d’en appeler au président de la République et au général Boisdeffre pour que soit révisé son procès. Tentatives demeurées vaines, chacune de ses lettres étant restée sans réponse. Dreyfus décide alors, le 24 septembre, de « clore sa correspondance », comme il l’annonce au gouverneur de la Guyane : « Car je ne puis faire ni plus ni davantage que je n’ai fait pour Madame Dreyfus, pour mes enfants, pour lesquels j’ai vécu. » Dans le courant d’octobre, il confie à Jean-Baptiste-Ferdinand Deniel, au cours d’une de ses visites, qu’il est « bien décidé d’en finir avec la vie ». Résolu à ne plus écrire, prêt à en venir aux extrémités, il inquiète Deniel, qui prend sa menace très au sérieux et en informe Vérignon, le directeur de l’administration pénitentiaire, de l’état d’esprit du prisonnier. Dreyfus obtient de ce dernier la promesse d’une réponse de Boisdeffre avant la fin de l’année.
C’est sans doute par le truchement de Joseph Reinach, qui intervint lui-même auprès de Charles Dupuy, nouvellement nommé président du Conseil et antidreyfusard ardent, que Mathieu réussit à obtenir des informations sur son frère.
Premier dreyfusard :
Le combat sans relâche de Mathieu Dreyfus pour la cause de son frère commence dès qu’il apprend, le 1er novembre 1894, par sa belle-sœur Lucie, qu’Alfred est arrêté pour trahison. Si la quête de vérité ne fait que commencer pour la famille, on est encore bien loin de la médiatisation de l’affaire. Mathieu utilisera dès lors tous les moyens et fera jouer ses réseaux pour faire éclater au grand jour le complot dressé contre son frère par l’état-major.
Professeur à la Sorbonne, pédagogue et cofondateur de la Ligue des droits de l’homme, Ferdinand Buisson rencontre Mathieu Dreyfus au printemps 1898, soit quatre mois après que l’affaire a été relancée et a pris une dimension internationale grâce à la lettre d’Émile Zola au président Félix Faure. Buisson se convertit à la cause dreyfusarde sous l’effet des exhortations vibrantes de son ami et confrère Félix Pécaut, qui s’éteint à l’été 1898 après une lente agonie, ainsi que de celles du fils de ce dernier. Jusqu’alors réservé en raison de ses fonctions, il prend, en cette année charnière, fait et cause pour le capitaine ; son engagement auprès de Mathieu Dreyfus devient total.
Lettre inédite
Provenance :
Coll. particulière
Littérature :
L’histoire de l’Affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, t. II, Philippe Oriol, éd. Les Belles Lettres, p. 733, 810-811