[CÉLINE] REBATET, Lucien (1903-1972)

Carte autographe signée « Lucien » à Roland [Cailleux]
Paris, 3 juillet 1961, 2 p. petit in-12° en recto-verso

« C’est le plus grand d’entre nous qui s’en va… »

EUR 6.000,-
Fiche descriptive

[CÉLINE] REBATET, Lucien (1903-1972)

Carte autographe signée « Lucien » à Roland [Cailleux]
Paris, 3 juillet 1961, 2 p. petit in-12° oblongue en recto-verso, à l’encre noire
Sur papier fort, petit deuil

Exceptionnel témoignage de Rebatet réagissant à la mort de son ami Céline


« Mon cher Roland,
Je viens d’apprendre il y a 1/2 heure par un coup de téléphone de Robert Poulet, la mort de Céline, emporté samedi d’une congestion cérébrale. Poulet me demande instamment, selon le vœu de Mme Céline [Lucette Destouches], de n’avertir personne dans Paris (je respecterai la consigne, quoique je la comprenne assez mal). Mais je veux au moins que vous appreniez par mon mot et non par les journaux, cette nouvelle qui vous attristera autant que moi. C’est le plus grand d’entre nous qui s’en va. Et il n’est même pas dans le Petit Larousse ! (Je voulais chercher son âge exact, je ne le trouve nulle part). 
J’irai à l’enterrement demain matin. Je penserai à vous. Je sais que si vous aviez été à Paris, nous y serions allés ensemble. Je le dirai à sa femme. 
Gaston, au dernier cocktail Gallimard, l’autre semaine, se réjouissait très haut devant moi, « pour ceux que ça allait embêter », de la prochaine parution du Voyage et de Mort à Crédit dans la Pléiade. Le seul vivant qui eût cet honneur avec Malraux (!) et Montherlant. Hélas ! Maintenant, ça va avoir l’air d’un hommage posthume. 
Toutes mes amitiés à Marguerite et aux enfants. 
Je vous embrasse
Lucien »


La mort de Céline :
Louis-Ferdinand Céline
décède à son domicile de Meudon le 1er juillet 1961, probablement des suites d’une athérosclérose cérébrale, laissant son épouse, Lucette Destouches, veuve. Il est inhumé dans la plus grande discrétion au cimetière des Longs Réages le 4 juillet, en présence de sa fille Colette Destouches, Roger Nimier, Marcel Aymé, Claude Gallimard, Max Revol, Jean-Roger Caussimon, Renée Cosima, Lucien Rebatet, ainsi que des journalistes André Halphen et Roger Grenier.
Les éditions de la Pléiade :
La Pléiade constitue l’une des principales obsessions des dernières années de Louis-Ferdinand Céline. Une « fameuse idée », formulée dès 1956, revient à plusieurs reprises dans sa correspondance avec Gaston Gallimard : « Les vieillards, vous le savez, ont leurs manies. Les miennes sont d’être publié dans la « Pléiade » et édité dans votre collection de poche… Je n’aurai de cesse, vingt fois que je vous le demande. » (lettre à Gaston Gallimard, 24 octobre 1956). Ce sera chose faite, un an après sa mort.
Parcours croisés :
L’admiration de Lucien Rebatet pour Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit s’étend également aux pamphlets antisémites de Céline, qu’il accueille avec enthousiasme. Le compagnonnage idéologique des deux hommes sous l’Occupation les rapproche par-delà leurs talents littéraires respectifs. Quand Céline fait publier Les Beaux Draps en 1941, son quatrième et ultime pamphlet, Rebatet enfonce le clou l’année suivante avec Les Décombres, publié chez Denoël (le même éditeur que pour les ouvrages de son ami).
Les deux écrivains se retrouvent outre-Rhin, à Sigmaringen, après l’arrivée des Alliés, dans une atmosphère d’apocalypse. Céline reprend son activité de médecin tandis que Rebatet, grand mélomane, exerce celle de professeur de musique. Alors que Céline parvient à prendre la fuite vers le Danemark, l’auteur des Décombres est finalement arrêté à Feldkirch, en Autriche, le 8 mai 1945.

Journaliste et activiste d’extrême droite belge, Robert Poulet est l’éditeur du Pont de Londres, seconde partie de Guignol’s Band, publiée en 1964. De ce dernier, Céline dira dans l’incipit de Rigodon : « Je vois bien que Poulet me boude… Poulet Robert condamné à mort… il parle plus de moi dans ses rubriques… autrefois j’étais le grand ceci… l’incomparable cela… maintenant à peine un petit mot accidentel assez méprisant. Je sais d’où ça vient, qu’on s’est engueulés… à la fin il m’emmerdait à tourner autour du pot !… vous êtes sûr que vos convictions ne vous ramènent pas à Dieu ! »

Dans son journal, Rebatet reprend le lendemain (4 juillet) une partie des élément de son épître à Roland Cailleux et livre de plus amples détails sur les circonstances de l’enterrement : « Nous rentrons à l’instant de l’enterrement de Céline. Il est mort samedi vers 6h du soir, d’une congestion cérébrale. Depuis le matin, il se sentait encore plus patraque que d’habitude, il avait les nerfs à vif. Il s’est étendu un instant en disant à Lucette :
– Je vais crever.
A quoi Lucette lui répond avec son air serein :
– Tu dis ça tous les jours.
– Non, cette fois je sens que je vais crever.
Peu après, il a perdu connaissance, et en vingt minutes, tout était fini.
Je n’ai appris sa mort qu’hier soir par un coup de téléphone de Robert Poulet. Lucette tenait absolument que cette nouvelle restât aussi secrète que possible, que les meutes de journalistes ne fussent pas alertées. Elle a bien fait. Nous n’étions ce matin qu’une trentaine d’amis (pour la littérature, Roger Nimier, Marcel Aymé, Robert Poulet, Claude Gallimard et moi). Et cet enterrement presque clandestin a été une extraordinaire page célinienne. Le cercueil était posé dans sa chambre à coucher, à côté de la porte de la salle de bain grande ouverte. On voyait le lavabo, les serviettes, et en tournant la tête de l’autre côté, les hardes de Louis-Ferdinand, ses cinq ou six canadiennes élimées, accrochées en tas à un porte-manteau. Lucette aurait voulu une messe (Céline s’en fichait, il aurait voulu la fosse commune), mais le curé du Bas-Meudon a refusé. Il a refusé d’envoyer aussi une religieuse pour faire sa dernière toilette. Nous sommes donc allés directement au cimetière du Vieux-Meudon. Juste à cet instant, il s’est mis à tomber un petit crachin, comme pour une illustration de Mort à crédit. Ce fut vraiment étonnant, car nous étions à peine sortis du cimetière que le soleil reparaissait sur cette banlieue hétéroclite. Nous avons tous jugé qu’il était parfaitement dans l’ordre de ce temps que le plus grand écrivain français d’aujourd’hui fût enterré ainsi, à la sauvette, par une poignée de copains, beaucoup plus pauvrement qu’un concierge. » (Journal de L. Rebatet, cahier XX, p. 334 – 335 ; Cité dans LF Céline et Karl Epting de F.R. Hausmann, Ed du Bulletin célinien, 2008.)

Provenance :
Coll. particulière

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