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Lettre autographe signée « Huber » à un Lord
Genève, 1er déc. 1761, 5 p. in-4° vergées cousues au centre, à l’encre noire
« L’avidité avec laquelle je recherche tout ce qui fait honneur à la nature humaine m’a exercé à juger les hommes aussi vite que je les découpe »
Lettre autographe signée « Huber » à un Lord
Genève, 1er déc. 1761, 5 p. in-4° vergées cousues au centre, à l’encre noire
Sous chemise titrée et timbrée à sec « The Athenaeum »
Plusieurs corrections et caviardages de la main de l’auteur, coutures centrales fragilisées par endroits
Nous restituons la prose de Huber en l’état
Jean Huber en quête de reconnaissance artistique outre-Manche :
« On me dit pour me persuader à faire ce voyage que mon petit talent (dont la nouveauté fait tout le mérite) ne peut être illustré que dans un pays ou tout ce que les arts ont produit de mieux […] Que je dois commencer par mériter l’attention de Sa Majesté »
Rare lettre du silhouettiste genevois
En vue d’un voyage prochain vers l’Angleterre, qu’il réalisera en 1762, Jean Huber s’emploie à se faire connaître, non sans habileté, auprès des « têtes couronnées » du royaume par le truchement, entre autres, de son correspondant : « Je n’ay eu que peu d’instans l’honneur de vous voir My Lord – mais l’avidité avec laquelle je recherche tout ce qui fait honneur a la nature humaine, m’a exercé a juger les hommes aussi vite que je les découpe. Mon jugement a été confirmé par tous ceux qui ont eu l’honneur de vous connoitre plus particulièrement. Mr Cranford en tête, et puis Madame la Marquise de Genti [sic, Angélique de Gentils (1731-1771), marquise de Langallerie, née Constant] (avec la quelle par parenthèse vous m’avez fait une petite affaire dont je ne vous veux pas le moindre mal). L’attention qu’il vous a plû de faire a mon individu envous rappellant que vous maviez parlé des caricatures de Mr Townsend et le soin que vous avez pris de me les envoyer en les accompagnant de la lettre la plus flatteuse, etant en Angleterre au Sein des honneurs et des plaisirs, cela acheve le tableau et augmente mes regrets de n’être pas a portée de profiter de mes decouvertes. J’en ay fait quelques unes a peu près de la même espèce et je déplore la fatalité qui a dispersé tous les individus qui se conviennent. Mylord Orford est un de ces individus ; je souhaitterois que vous le connussiez particulièrement, il me serviroit dans votre esprit et vous disposeroit a me voir arriver avec une sorte de plaisir a la suite de My Lord Duc de Grafto , qui me presse de faire avec lui le voyage d’Angleterre lété prochain. J’en ay reçu mille marques de bontes pendant le sejour quil a fait ici. J’ay eu le bonheur de contribuer aux amusemens de Madame la Duchesse. […]
On me dit pour me persuader a faire ce voyage que mon petit talent (dont la nouveauté fait tout le merite) ne peut être illustré que dans un pays ou tout ce que les arts ont produit de mieux, est [sic] rassemblé. Que je dois commencer par meriter l’attention de Sa Majesté [George III, qui venait d’accéder au trône huit mois plus tôt], et lui faire agréer que mes ouvrages ayent une place dans son cabinet. Cet honneur seul me suffit, il porte toute la recompense que je puis pretendre. Je desirerois que Sa Majesté daigna faire cette faveur a un Portefeuille que My Lord Basborough [sic, William Ponsonby, (1704-1793) 2e comte de Bessborough] doit lui presenter de la part du duc de Grafton. Et pour operer un accueil plus favorable, la recommadation de Mr Worsley [Thomas Worsley (1710-1778)] auroit un grand poids. […] Il savoit je suis neveu de son grand ami Mr de Dardagny. C’est ce que vous pourriez My Lord lui insinuer la premiere fois quil se trouvera sous vos pas.
My Lord Basborough a en mains une traduction d’une preface que j’ay faite a mon portefeuille. La lecture n’en est pas inutile. […] Il est sur que la Gloire qui est l’Idole des artistes dépend d’un debut brillant – et que ce debut depend de l’accueil des têtes couronnées. Les moyens de me le procurer vous sont mieux connus qu’à moi. Je ne doute pas de la volonté My Lord. Mes observations sont sures. […]
J’ay l’honneur d’être
My Lord
Votre tres humble et très obéissant serviteur.
Huber »
Issu d’une famille de financiers genevois cosmopolites, Jean Huber (1721-1786) est destiné par les siens à la magistrature. Dans sa jeunesse, entre 1737 et 1741, il sert comme aide de camp de Guillaume VIII, vice-landgrave de Hesse-Cassel, puis sous les drapeaux de Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne, dans la guerre de Succession d’Autriche.
Huber se distingue comme artiste polymorphe, dont la renommée repose essentiellement sur ses représentations multiformes de Voltaire, son illustre voisin de Ferney, chantournés dans des cartes à jouer, tels que le Voltaire s’élançant dans les airs sur Pégase (c. 1768), ainsi que par des paysages et des scènes de genre ou de mythologie antique taillés dans du parchemin ou du papier vélin préparé en blanc. Il désigne ces pièces de grand format sous l’appellation de « tableaux en découpures ».
Ses relations avec l’aristocratie britannique constituent le vecteur principal de sa pénétration dans les cercles artistiques anglais. Il noue des liens étroits avec Augustus Henry Fitzroy, 3ᵉ duc de Grafton, le 2ᵉ vicomte Palmerston et William Beckford, qu’il rencontre lors de leurs passages genevois dans le cadre du Grand Tour. C’est précisément par l’entremise du duc de Grafton qu’en 1760, une de ses grandes œuvres sur parchemin (tableau en découpure) est offerte au British Museum et qu’en 1762, un ensemble de tableaux en découpure est présenté au roi George III, fraîchement couronné. Ce dernier gratifie en retour Huber d’un album relié en cuir contenant les gravures complètes de William Hogarth, œuvres qui inspireront directement l’autoportrait définitif de l’artiste.
Provenance :
Coll. particulière
Littérature :
Garry Agpar in British-French Exchanges in the Eighteenth Century [Chapt. 14], éd. Kathleen Hardesty Doig and Dorotthy Medlin, Cambridge Scholars Publishing, 2007, p. 274-287
Lettre inédite