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Lettre autographe signée « Arthur Rimbaud » à sa famille
Aden, Hôtel de l’Univers, 18 nov. 1885, 4 p. petit in-4°
« Il est vrai aussi que je vais faire une route terrible : d’ici au Choa… il y a une cinquantaine de jours de marche à cheval par des déserts brûlants »
Lettre autographe signée « Arthur Rimbaud » à sa famille
Aden, Hôtel de l’Univers, 18 nov. 1885, 4 p. petit in-4°
Enveloppe autographe timbrée et oblitérée jointe
Longue et importante lettre de Rimbaud annonçant à sa famille la préparation de son départ pour le Choa, anticipant les bénéfices qu’il pourrait tirer de sa livraison d’armes au roi Ménélik
« J’ai besoin d’étudier la langue avant d’être en route »
« Mes chers amis,
J’ai bien reçu votre dernière datée du 22 octobre. Je vous ai déjà annoncé que je partais d’Aden pour le Royaume du Choa. Mes affaires se trouvent retardées ici d’une façon inattendue, je crois que je ne pourrai encore partir d’Aden qu’à la fin de ce mois-ci. Je crains donc que vous ne m’ayez déjà écrit à Tadjoura. Je change donc d’avis à ce sujet : écrivez-moi seulement à l’adresse suivante : Monsieur Arthur Rimbaud, Hôtel de l’Univers, à Aden.De là on me fera suivre en tous cas, et cela vaudra mieux, car je crois que le service postal d’Obok à Tadjoura n’est pas bien organisé.
Je suis heureux de quitter cet affreux trou d’Aden où j’ai tant peiné. Il est vrai aussi que je vais faire une route terrible : d’ici au Choa (c’est-à-dire de Tadjoura au Choa) il y a une cinquantaine de jours de marche à cheval par des déserts brûlants. Mais en Abyssinie le climat est délicieux, il ne fait ni chaud ni froid, la population est chrétienne et hospitalière, on mène une vie facile, c’est un lieu de repos très agréable pour ceux qui se sont abrutis quelques années sur les rivages incandescents de la mer rouge.
A présent que cette affaire est en train, je ne puis reculer. Je ne me dissimule pas les dangers, je n’ignore pas les fatigues de ces expéditions, mais du Harar je connais déjà les manières et les mœurs de ces contrées. Enfin j’espère que cette affaire réussira. Je compte à peu près que ma caravane pourra se lever de Tadjoura vers le 15 janvier 86, et j’arriverai vers le 15 mars au Choa : c’est alors la fête de Pâques chez les Abyssins. Si le Roi me paie de suite, je redescendrai vers la côte immédiatement, avec environ 25 mille francs. Alors je rentrerai en France pour faire des achats de marchandises moi-même, si je vois que ces sortes d’affaires sont bonnes. De sorte que vous pourriez bien recevoir ma visite vers la fin de l’été 1886. Je souhaite fort que ça tourne comme cela, souhaitez-moi de même.
A présent, il faut que vous me cherchiez quelque chose dont je ne puis me passer, et que je ne puis jamais trouver ici. Écrivez à Monsieur le Directeur de la Librairie des Langues Orientales à Paris : Monsieur le Directeur de la Librairie des Langues Orientales. Paris. Monsieur, je vous prie d’expédier contre remboursement à l’adresse ci-dessous le Dictionnaire de la langue Amhara (avec la prononciation en caractères latins) de M. d’Abbadie de l’Institut. Agréez, Monsieur, mes salutations empressées. Rimbaud à Roches, Canton d’Attigny, Ardennes.
Payez pour moi ce que cela pourra coûter, une vingtaine de francs plus ou moins, je ne puis me passer de l’ouvrage pour apprendre la langue du pays où je vais, et où personne ne sait une langue européenne, car il n’y a presque point d’européens là jusqu’à présent. Expédiez-moi l’ouvrage dit à l’adresse suivante : Monsieur Arthur Rimbaud, Hôtel de l’Univers, Aden.
Achetez-moi cela le plus tôt possible, car j’ai besoin d’étudier la langue avant d’être en route, d’Aden on me réexpédiera cela à Tadjoura où j’aurai toujours à séjourner un mois ou deux pour trouver des chameaux, guides, etc, etc. Je ne compte guère pouvoir me mettre en route pour l’intérieur avant le 15 janvier 1886.
Faites ce qui est nécessaire pour cette affaire de Service militaire, je voudrais être en règle pour quand je rentrerai l’an prochain. Je vous écrirai encore plusieurs fois avant d’être en route, comme je vous l’explique. Donc au revoir, et tout à vous. Envoyez-moi ce que je demande, je vous prie.
Arthur Rimbaud. Hôtel de l’Univers. Aden »
[avec :] Le catalogue original Maggs Bros Paris
Éditions originales et autographes de Charles Baudelaire, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud
Exemplaire de l’année 1937, n°149.
En très bon état, tel que paru (68 p. in-4°), et dans lequel figure la lettre du 18 novembre 1885 aux pages 54 et 55.
Au début d’octobre 1885, Rimbaud rencontre Pierre Labatut (1842-1886), trafiquant français. Ce dernier lui signale une possible et très rentable importation d’armes au Choa, leur garantissant une rapide fortune, en quelques mois seulement. Labatut, homme sérieux et loyal, établi depuis longtemps au Choa, bénéficiait alors de l’entière confiance du Roi Ménélik. De fait, et sans hésitation, Rimbaud engagea tout son avoir dans l’opération et s’en fut porter, le 14 octobre, sa démission à son employeur Alfred Bardey.
Dans une lettre du 22 octobre, il en informe sa mère et sa sœur : « J’ai quitté mon emploi après une violente discussion avec ces ignobles pignoufs qui prétendaient m’abrutir à perpétuité. »
Enthousiasmé par le « projet Ménélik » et certain de faire fortune, Rimbaud ne sait point encore qu’il ouvre ici les pages de deux années de souffrances, de rage, de désespoir et d’échecs. En effet, de retards en contretemps, l’entreprise rimbaldienne se complique de jour en jour et se voit de plus entravée par un décret gouvernemental interdisant l’importation d’armes, et par la mort soudaine de Labatut en octobre 1886.
« Je ne puis me passer de l’ouvrage pour apprendre la langue du pays où je vais »
Les brillantes aptitudes linguistiques du poète ne sont plus à prouver. Aussi n’avouait-il pas dans sa lettre du 5 mars 1875, à son ami Delahaye : « Et je fouille la langue avec frénésie… ». Soucieux de se fondre dans les us et coutumes de chacune des régions qu’il a explorées toute sa courte vie durant, Rimbaud sollicite ici sa famille pour que lui soit commandé un ouvrage d’apprentissage de la langue du Choa auprès d’Antoine d’Abbadide (1810-1897), membre de l’Institut. Ce sera chose faite. Rimbaud avait besoin de ce providentiel dictionnaire, dont il ne semble pas avoir connu l’existence auparavant. La langue amhara était parlée par les chrétiens d’Abyssinie, communauté d’où était d’ailleurs issue Mariam, la compagne de Rimbaud à Aden de fin 1884 à fin 1886.
Quand il rencontre Rimbaud qui vient d’arriver à Entotto, au royaume de Ménélik, Jules Borelli (1852-1941) écrit dans son journal, le lundi 7 février 1887 : « Notre compatriote a habité le Harrar. Il sait l’arabe et parle l’amharigna et l’oromo. Il est infatigable. Son aptitude pour les langues, une grande force de volonté et une patience à toute épreuve, le classent parmi les voyageurs accomplis. »
Provenance :
Famille Rimbaud ; vente à l’Hôtel Drouot, 5 avril 1924, collection Henri Matarasso, collection Alfred Cortot, puis collection particulière (par descendance)
Chronologie bibliographique :
Lettres de Jean-Arthur Rimbaud, Mercure de France, Paterne Berrichon, 1899, p. 191-194 ; Album Rimbaud, éd. Henri Matarasso, Pléiade, p. 263 ; Un sieur Rimbaud se disant négociant, Alain Borer, Ritter, p. 151 ; Lettres d’Afrique et d’Arabie, éd. Claude Jeancolas, Textuel, p. 165 ; Rimbaud – Œuvres complètes, éd. André Guyaux, Pléiade, p. 566-568
Jusqu’à très récemment le contenu complet et exacte de cette lettre nous était demeuré inconnu. On observe quelques différences avec la retranscription de la Pléiade réalisée selon un manuscrit d’Isabelle Rimbaud : page 2 : Isabelle remplace 25 000 francs par 25 000 francs de bénéfice ; page 4 : elle remplace la suite : « chameaux, guides, etc, etc. » par « chameaux, mulets, guides, etc, etc. » Elle supprime en fin de lettre : « Envoyez-moi ce que je demande, je vous prie. » Enfin, la signature « Rimbaud » remplace celle du manuscrit « Arthur Rimbaud Hôtel de l’Univers »