PROUST, Marcel (1871-1922)

Lettre autographe signée « Marcel » à Fernand Gregh
[Paris], « 9 bd Malesherbes », « ce jeudi » [2 juin ? 1892], 4 p. in-12°

« Faut-il que vous soyez tous assez bêtes pour avoir pris « Méditation sur le suicide d’un de mes amis », par Monsieur je ne sais plus comment »

EUR 7.800,-
Fiche descriptive

PROUST, Marcel (1871-1922)

Lettre autographe signée « Marcel » à Fernand Gregh
[Paris], « 9 bd Malesherbes », « ce jeudi » [2 juin ? 1892], 4 p. in-12° très remplies d’une fine écriture, à l’encre noire sur papier vergé filigrané
Marge supérieure irrégulière, discrète trace d’onglet en marge gauche, deux mots caviardés par Proust

L’aventure littéraire de la revue Le Banquet ou les début magistraux de Proust dans la critique 

Quand l’auteur de Jean Santeuil éreinte cruellement Léon Blum dans une lettre à la fois érudite et d’une liberté de ton extraordinaire : « Cet article pourrait être écrit par le larbin de Barrès »


« Mon cher Fernand, je viens de relire ton admirable « Soir » et malgré les objections de Jacques Bizet qui prétend avoir des « autorités » pour lui, je le préfère de beaucoup à ta « Banlieue » et à tes « Amours défuntes », comme je préfère « Le Voyage » de Baudelaire à « Silvia » de Musset. Pourtant j’adore « Silvia » et « La banlieue », et « Les amours défuntes ». Je n’ai encore que parcouru le reste, le charmant « Conte métaphysique », et « Pessimisme », un peu moins agréable il me semble. Mais cela (« Pessimisme ») paraîtra tout à fait bien quand dans vingt ans un peintre s’inspirant de l’illustre Fernand Gregh exposera un grand tableau pour la médaille d’honneur, le dernier homme tuant la dernière femme [dans le récit intitulé « Petit conte métaphysique », l’humanité est sauvée d’une extermination complète par la dernière femme, « misérable folle » qui seule conserve encore un désir aveugle de la vie]. Au-dessous, il aura copié tout ce « passage » dont il se sera inspiré. Et les critiques d’art qui préfèrent, les uns le geste de l’homme, les autres le regard de la suppliante, quelques-uns le fond « cosmique », tiendront le tableau pour inégal à la description du « prosateur ». Après ces éloges, puis-je faire des reproches dont ma mauvaise santé fera peut-être passer la violence. Faut-il que vous soyez tous assez bêtes pour avoir pris « Méditation sur le suicide d’un de mes amis », par Monsieur je ne sais plus comment [Léon Blum]. Le marquis et le vicomte dans Les Précieuses ridicules sont deux larbins qui singent ineptement les façons de parler de leur maîtres. Cet article pourrait être écrit par le larbin de Barrès. Avec cela il respire une indulgence à l’endroit des usuriers, des billets, des emprunts qui ne peut que déshonorer la rédaction du Banquet. Le jeune homme, Maxime, a-t-il réellement existé ? Si oui, je le plains de la chromo fin de siècle, la plus répugnante de toutes, dont il vient d’être le modèle. Mais non, il n’a jamais existé ! Comment un monsieur, dégoûté de tout, désabusé de tout (attitude pour laquelle l’auteur professe une admiration irritante, qu’il croit évidemment tout à fait « distinguée » et « intelligente ») emprunterait-il de l’argent, signerait-il des billets, aurait-il recours aux usuriers. Maintenant tu me diras peut-être que mes articles sont pires, mais je suis du Banquet. Il est fait pour publier mes productions. Mais quand on prend des articles au dehors, il faudrait qu’il ne soit pas si stupide qu’on l’eût refusé s’il avait été de l’un de nous. Vraiment, cela déshonore une revue, parce que cela la caractérise. Publier de mauvais articles de mode, cela ne déshonore pas. Mais écrire cela sur la mort ! Moi qui ai refusé à un officier des articles militaires ! ç’aurait été mille fois mieux et moins compromettant. Je suis désolé pour Le Banquet de cet article. Les vers de Louis de La Salle sont d’une belle couleur et d’une belle forme. Mille tendres pensées de ton affectionné Marcel »


Le Banquet contient les premiers textes importants de Proust : Au début de 1892, Marcel Proust participe à la fondation de cette revue littéraire avec plusieurs anciens camarades du lycée Condorcet attirés par l’écriture, dont Fernand Gregh, Robert Dreyfus, Louis de La Salle, Daniel Halévy, Horace Finaly et Jacques Bizet. Si le titre reprend le texte éponyme de Platon (constitué principalement d’une série de discours portant sur la nature et les qualités d’Éros, dieu du Désir), la ligne éditoriale quant à elle est choisie en opposition au symbolisme et au décadentisme, avec une curiosité particulière pour la littérature étrangère. Si Proust est désigné pour faire partie du comité de lecture (sur un procès-verbal de Bizet), la direction revient bientôt à Fernand Gregh. L’aventure éditoriale du Banquet s’étend de mars 1892 à mars 1893, avant d’être absorbée par la Revue blanche des frères Natanson. Proust y publie huit contributions (dont sa première nouvelle) qui, sauf deux, seront reprises dans ses recueils Les Plaisirs et les jours (1896), Pastiches et mélanges (1919) et Chroniques (1927). Le jeune écrivain y dessine une doctrine personnelle qui trouvera une application concrète dans la rédaction de ses grandes œuvres, notamment en ce qui concerne la distance séparant le rêve et la réalité, ou sa conception du temps, de la beauté, des voyages. Proust y donne déjà de sublimes pages sur le thème baudelairien de la mer et y décrit la comtesse de Chevigné, qui plus tard prêterait certains de ses traits à la duchesse de Guermantes.

Fernand Gregh (1873-1960) rencontre Marcel Proust en janvier 1892, parmi les élèves du lycée Condorcet qui animaient la revue littéraire Le Banquet. Il devient rapidement le directeur de ce périodique, tandis que Proust y publie parmi ses premiers textes importants, littéraires et théoriques. Avec deux autres élèves du lycée et membres du Banquet, Louis de La Salle et Daniel Halévy, Proust et Gregh entreprennent en 1893 l’écriture d’un roman à quatre mains. Ce texte collectif, conçu sur le modèle de La Croix de Berny (composé par Gautier et trois autres écrivains) ne fut pas achevé, mais Proust en fut le principal rédacteur et y plaça déjà des thèmes qui se retrouveraient dans La Recherche. Fernand Gregh se consacra ensuite presque exclusivement à la poésie, remportant un prix de l’Académie française en 1896. Il joua un certain rôle dans la vie littéraire par sa position de secrétaire de rédaction à la Revue de Paris (1894-1897) et de rédacteur des Lettres (jusqu’en 1909). Son amitié avec Proust connut cependant des intermittences, en raison notamment de divergences esthétiques. Si ce dernier est amené à d’abord considérer Proust avec une certaine condescendance, Proust quant à lui moque le ridicule du caractère « charmant » de son ami. Fernand Gregh entre à l’Académie française en 1953 et y laisse d’importants souvenirs littéraires, dont un volume intitulé Mon Amitié avec Marcel Proust (1958), dans lequel il édite ses lettres reçues de l’auteur de La Recherche.

Provenance :
Fernand Gregh, puis coll. particulière

Bibliographie :
Corr., t. I, Kolb, Plon, n°47 ; Biographie I [Nouvelle éd.], Jean-Yves Tadié, Folio, p. p. 240-241

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