[TROTSKI] FRANK, Pierre (1905-1984)

Manuscrit autographe signé « P. » : Léon Trotsky
Les Monties [Gers], « début août 1982 », 30 p. in-8° à l’encre bleue

« Je voyais donc pour la première fois cette figure historique, conforme à son image, rasée de près, avec la légendaire barbiche… »

EUR 25.000 ,-
Fiche descriptive

[TROTSKI] FRANK, Pierre (1905-1984)

Manuscrit autographe signé « P. » : Léon Trotsky
Les Monties [Gers], « début août 1982 », 30 p. in-8° en recto seuls, à l’encre bleue
Sous chemise blanche, quelques caviardages et surcharges, chaque page foliotée

Passionnant témoignage de première main, entièrement inédit, de celui qui fut l’un des secrétaires de Trotski pendant l’exil fatidique à Prinkipo, au tournant des années 1930

« Je voyais donc pour la première fois cette figure historique, conforme à son image, rasée de près, avec la légendaire barbiche […] des yeux d’un bleu d’acier qui concentraient toute l’autorité, sous une ample chevelure ondulée qui laissait un beau front à découvert »

Une immersion dans le quotidien du révolutionnaire bolchevique, créateur de l’Armée rouge


Nous ne pouvons ici transcrire que quelques fragments de ce long manuscrit de Pierre Frank « écrit d’un jet et sans documents », long de trente pages, toutes très remplies :

Le récit s’ouvre par un propos liminaire dans lequel Frank, au crépuscule de sa vie (il devait mourir deux ans plus tard), signifie qu’il s’est toujours refusé à écrire sur ses rapports avec la grande figure de la Révolution bolchevique : « Je me suis toujours refusé à écrire quelque relation que ce soit sur mes rapports avec Léon Trotsky (Lev Davidovitch, ou Le Vieux) et notamment sur mon séjour à Prinkipo. Il est peut-être utile néanmoins que je laisse quelques éléments documentaires […] » Puis Frank poursuit sur la mort de Lénine et l’héritage morcelé laissé par ce dernier : « Tout militant communiste associait intimement Lénine et Trotsky dans la direction victorieuse de la Révolution russe, tout en conférant à chacun sa part de responsabilité, Trotsky apparaissant surtout comme le créateur et le chef de l’Armée rouge. À la mort de Lénine (janvier 1924) chacun s’interroge pour savoir qui prendrait la barre, et cette interrogation était d’autant plus préoccupante que les informations commençaient à parvenir sur les divergences nées au sein de la vieille garde. […] ». Frank évoque ensuite les désaccords au sein du parti russe et les thèses de Trotski, son action qui « devait d’abord entraîner sa déportation (Alma-Ata), puis son exil (Turquie). Le Bulletin communiste de Souvarine nous informait systématiquement, avec quelques autres publications oppositionnelles […] »
Il est ensuite question de l’arrivée de Trotski en Turquie et du ménage opéré par celui-ci au sein de sa jeune garde française : « ses amis français se précipitèrent à Istanbul, – sauf Boris Souvarine qui avait à son égard une attitude réservée. – [Maurice] Paz le premier, les [Alfred et Marguerite] Rosmer, [Pierre] Naville et Gérard Rosenthal, les [Raymond et Jeanne] Molinier… Trotsky évinça rapidement « l’avocat » Paz, s’enticha de l’efficace Molinier, mais retrouva avec joie Rosmer […] Il y avait là des affinités certaines pour un travail commun. Se constitua ainsi en Turquie le groupe français du soutien à la politique de Trotsky, avec ses diverses composantes, Rosmer étant l’homme de confiance. » S’ensuivent les détails sur l’installation de Trotski à sa Villa de Prinkipo et du besoin de celui-ci de trouver un secrétaire. Rosmer vient alors à la rencontre de Pierre Frank, correcteur au Petit parisien, pour aller retrouver le révolutionnaire pendant quelques mois à Prinkipo « en attendant qu’un autre secrétaire fût trouvé ; la décision devait être prise très rapidement ». […] « J’avais vingt-quatre ans, et engagé politiquement comme je l’étais, la proposition était tentante : secrétaire auprès de Trotsky, aide à un exilé politique… Je n’hésitais pas ». Pierre Frank relate ensuite le très long périple qui devait l’amener à Prinkipo, mentionnant ses difficiles trajets en train, ses escales dans les différentes capitales, la confiscation de son passeport par les autorités turques pour refus d’information sur son lieu de résidence. Enfin arrivé à Prinkipo : « la réception fut cordiale. C’est Liova (le fils) [Lev Sedov] qui m’accueillit, avec l’élan de la jeunesse et qui me conduisit aussitôt à Trotsky, qui était dans son bureau, au premier étage ; il était assis derrière sa table, surchargée de livres et de journaux, et il se leva ; le premier instant d’étonnement sur mon arrivée passé, il se rapprocha de moi, près de la fenêtre ouverte sur la Marmara, et me questionna : voyage, papiers [fournis par Rosmer] (que j’avais aussitôt extraits du dossier pour les remettre comme pièce à conviction), installation dans la villa : une chambre m’attendait au rez-de-chaussée, où je serais seul à loger […] ».
Rapidement, Frank doit se familiariser avec les idiomes russes et turques, alors que Liova, le fils de Trotsky, doit quant à lui partir pour Berlin : « je restais alors seul pour faire face à toutes les tâches quotidiennes ». S’ensuit une description précise de la villa et de ses jardins alentours, des chiens de garde, des gardes du corps turcs présents en permanence dans une demeure annexe à la villa. Frank est contraint d’apprendre le maniement des armes à feu « la partie où il [se] sentait le moins à l’aise, mais enfin Liova [lui] enseigna à les démonter et à les remonter ainsi qu’à les graisser. »
Vient ensuite une description saisissante de Trotski, quelques jours après l’arrivée de Frank à la villa : « je retrouvais Trotski : il était grand, de large carrure, fort et droit, dans une tenue disons militaire (pantalon et vareuse, blanc par beau temps, ou gris) ; les pulls à cols roulés était réservés pour la pêche et les moments qui la suivaient, avec des mi-bottes. Il était toujours d’une tenue impeccable, et Natalia habillée de façon bourgeoise. Je voyais donc pour la première fois cette figure historique, conforme à son image, rasée de près, avec la légendaire barbiche (qui céda aux besoins de divers déplacements) ; les yeux d’un bleu d’acier qui concentraient tout l’autorité, sous une ample chevelure ondulée qui laissait un beau front à découvert. La parole était nette, plutôt coupante, sortant de lèvres affirmées. » Frank relate ensuite l’emploi du temps journalier auquel Trotski le soumettait, essentiellement consacré à la dépouille de la presse française et à la rédaction des courriers avec les soutiens trotskistes. « Il avait une merveilleuse écriture, haute et souple, d’une lisibilité parfaite. Pour le moment il rédigeait ‘Ma vie’ et ‘L’Histoire de la Révolution russe’, en russe, et sa secrétaire était occupée à plein ; il finissait aussi sa série d’articles sur la situation en U.R.S.S. pour le New York Times – qui permettait de faire ‘bouillir la marmite’. […] Il abattait beaucoup de travail, avec aisance – uniquement coupé par les repas et les parties de pêche. » S’ensuit une longue description du quotidien de Trotski, puis de son loisir favori : « [il] concevait la pêche comme l’exercice physique dont il était privé et s’y employait avec force. » puis des conversations en sa compagnie : « c’était alors l’occasion d’engager la conversation – presque obligatoirement politique. Une fois, je lui demandais s’il était vrai que Lénine, à l’entrée dans le Kremlin, s’était d’abord rendu à la loge maçonnique des tsars, comme il m’avait été assuré en 1927 dans de délicates circonstances : question restée sans réponse… »
Frank évoque ensuite les différences de vue politiques qui l’opposaient à Trotski, tout en lui restant fidèle et à son service, notamment sous le prisme de deux anecdotes : « Le courrier était abondant, notamment avec la France et l’Allemagne. C’est à travers ce courrier que je découvris jour après jour le caractère et la ligne politique de Trotsky ; naturellement j’étais un secrétaire respectueux des textes, mais peu à peu je fus initié aux injonctions et à la lutte systématique de Trotsky contre les déviations de ses propres positions dans tous ces groupuscules qui se constituaient en son nom ; je dus me faire à ce qui m’apparut bientôt être des interventions sectaires, partisanes, sans nuance et sans aménité, envers des camarades poussés uniquement par la bonne foi. Seulement cela me rappelait la réponse brutale, impitoyable que Trotsky avait réservée à une longue lettre de discussion politique que lui avait adressée Souvarine ; une fois, n’y tenant plus, je dis à Trotsky, alors que nous revenions de la pêche, que j’aimerais parler avec lui de la lettre de Boris : il me répondit : ‘il n’y a rien dans cette lettre’ […] Cela me rappela de fâcheuses pratiques de la bolchevisation […] et je rentrai dans ma coquille. Un autre fait allait aggraver cette désagréable impression […] » Puis Frank revient sur la venue spontanée d’un homme en haillons devant la villa, ayant « réussi à échapper à l’étau de la répression stalinienne » et que Trotski refusa de voir. Cette personne s’avérait être le bolchevique et leader de l’opposition ouvrière Gabriel Miasnikov. Frank explique dès lors la distance idéologique qu’il prend avec son patron.
S’ensuit une longue digression très détaillée sur une mission secrète que Trotski confie à Frank, dans le but d’une rencontre dans l’Église Sainte-Sophie avec un espion qui s’avérera n’être autre que Iakov Bloumkine : « Bloumkine, qui avait assassiné le comte Mirbach, le premier ambassadeur allemand à Moscou après la paix de Brest-Litovsk, avait été exécuté dans les caves de la Loubianka. Trotski me révèle alors toute l’histoire de Bloumkine […] Une lettre, sans signature, devait un peu plus tard faire connaître à Trotsky toutes les conditions du retour, de l’arrestation et de l’exécution de Bloumkine […] »
Frank poursuit sur cette période d’exil marquant l’isolement de Trotsky, puis la visite de Marguerite Rosmer rendant compte du mouvement en France. Elle tente de convaincre Frank de venir aider son mari au sein de la rédaction du journal d’obédience trotskiste La Vérité, quand il sera de retour à Paris, ce que Frank refuse.
La fin de la mission approche, nous sommes en février 1930 et Erwin Wolf vient d’arriver à la villa pour prendre le relais de Frank. Ce dernier accepte de continuer à servir Trotski une fois de retour en France, puis viennent les adieux : « il m’embrassa à la russe, sur les lèvres – et nous étions tous deux fort émus… après ces mois de travail en commun. »
Sur plusieurs pages, Frank évoque le difficile retour au pays, les relations distendues avec le révolutionnaire puis ses liens fraternels avec le fils de celui-ci, Lev, installé à Paris et où il devait mourir prématurément en 1938 dans des circonstances obscures, « une liquidation pure et simple » selon ses termes. Il évoque également l’assassinat de Trotsky, à l’été 1940 : « J’étais prisonnier dans la caserne de Vannes quand la radio diffusa l’assassinat de Trotsky ; le choc fut brutal, mais je n’eus aucun doute sur l’origine du meurtrier. »


[Avec :]
1/ La célèbre lettre de Souvarine à Trotski du 8 juin 1929, 96 p. in-4° (à laquelle Pierre Frank fait expressément référence dans le manuscrit, voir supra.)
2/ La réponse lapidaire et tout aussi célèbre de Trotsky à Souvarine du 3 juillet 1929, tenant sur seulement 1 p. 1/2
L’ensemble en copie dactylographiée d’époque, sous chemise légendée par Pierre Frank

Au printemps 1929, alors que Trotsky vient d’être expulsé d’URSS et cherche à organiser l’Opposition de gauche depuis son exil de Prinkipo, Boris Souvarine lui adresse, le 8 juin, une très longue lettre qui marque l’aboutissement d’une évolution intellectuelle engagée depuis plusieurs années. Ancien allié de Trotsky contre la bureaucratisation stalinienne, Souvarine estime désormais que le stalinisme ne constitue pas une simple « déviation » du bolchevisme, mais qu’il plonge ses racines dans certaines pratiques et conceptions élaborées sous Lénine lui-même. Sa lettre propose ainsi une critique de fond du léninisme, analyse l’URSS comme une forme nouvelle de capitalisme d’État et reproche à Trotsky de vouloir restaurer un bolchevisme dont il refuse d’interroger suffisamment les prémisses historiques. Cette divergence était d’autant plus significative que Souvarine avait été exclu du mouvement communiste officiel dès 1924 pour avoir pris la défense de Trotsky contre la direction du Komintern.

La réponse de Trotsky entérine la rupture. Refusant d’engager une discussion détaillée, il écrit : « Je ne vois pas qu’il reste encore quelque chose des liens qui nous unissaient il y a quelques années » et affirme que « nos avenirs s’opposent irréconciliablement », avant de dénoncer dans les analyses de Souvarine les thèses d’un « journaliste mécontent » ayant abandonné le terrain du marxisme.
Cet échange est généralement considéré par les historiens comme l’acte de séparation définitif entre deux formes d’antistalinisme : l’une, incarnée par Trotsky, qui entend sauver et prolonger l’héritage d’Octobre ; l’autre, représentée par Souvarine, qui juge nécessaire de soumettre l’ensemble de l’expérience bolchevique à une critique historique radicale.


Les quatre années fatidiques de Trotski à Prinkipo :
Expulsé d’Union soviétique en février 1929 après une déportation préalable à Alma-Ata, Léon Trotski trouve refuge sur l’île de Prinkipo, dans l’archipel des Princes, non loin d’Istanbul. Cet exil, qui devait durer près de quatre ans et demi, jusqu’à son départ pour la France en juillet 1933, est considéré comme l’une des périodes les plus fécondes de son parcours intellectuel et politique. C’est à Prinkipo qu’il rédige deux de ses œuvres majeures, Ma Vie et Histoire de la révolution russe, et qu’il lutte systématiquement pour mobiliser la classe ouvrière allemande et internationale contre l’ascension de Hitler au pouvoir. Sur le plan organisationnel, Trotski y anime l’Opposition de gauche internationale, dont il pose les bases dès 1930 au sein même du Komintern, celle-ci devenant en 1933 la Ligue communiste internationale à la suite de l’exclusion du Komintern de ses adhérents, puis en 1938 la Quatrième Internationale ; c’est du reste depuis Prinkipo que Trotski lance, le 15 juillet 1933, son premier appel à la formation de cette dernière, appel auquel il donnera corps cinq ans plus tard. Cette période est également marquée par une intense correspondance internationale, la publication du Bulletin de l’Opposition, ainsi que par la menace constante des services soviétiques, dont l’exécution en 1929 de son ancien secrétaire Iakov Bloumkine, venu clandestinement lui rendre visite à Prinkipo, demeure un épisode central.

Provenance :
Coll. particulière

Bibliographie (non exhaustive) :
Contributions à l’histoire du Comintern, dir. Jacques Freymond, Genève, Librairie Droz, 1965, pp. 158-211 ; À Contre-courant. Écrits 1925-1939, Jeannine Verdès-Leroux, Éditions Denoël, 1985 (pour la lettre de Souvarine à Trotski)

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