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Lettre autographe signée « Eugénie » à Marie-Thérèse Bartholoni
[Farnborough Hill] s.d. [après 1873], 4 p. in-8°
« Je ne me sens pas le courage de revenir vers un passé si plein de douleurs, de désillusion et de dégoût »
Lettre autographe signée « Eugénie » à Marie-Thérèse Bartholoni
[Farnborough Hill, Farnboro’Hants] s.d. [après 1873], 4 p. in-8° à l’encre noire
Papier de deuil, légères rousseurs sans gravité
L’honneur au-dessus de tout : le sévère jugement de l’impératrice Eugénie sur la conduite du général Trochu au lendemain de la chute de l’Empire
« Chère Madame Bartholoni,
Vous me demandez des documents au sujet de la conduite du général Trochu à mon égard ; après tant d’années de silence et d’oubli, je ne me sens pas le courage de revenir vers un passé si plein de douleurs, de désillusion et de dégoût.
Ce que le général a été au 4 septembre, tout le monde le sait.
Le procès qu’il fit au « Figaro » vous en dit plus long que je ne saurais ni voudrais le faire ; les actions valent des documents et il me répugne de le poursuivre dans sa retraite.
Il fut autrefois un vaillant soldat. L’orgueil le perdit dans un jour de malheur et lui fit oublier son devoir et son honneur.
Il crut sincèrement, je crois, sauver Paris. A ce prix, il trahit par excès de confiance en lui-même. C’est son excuse. Il s’est trompé et s’est fait justice lui-même.
C’est tout ce que je puis vous dire à ce sujet pénible pour moi, au-delà de ce que vous pouvez penser. Aujourd’hui, je tache d’oublier une époque qui, après le premier insuccès de nos armes, a été surtout la déroute des caractères.
Croyez, chère Madame Bartholoni, à mes sentiments affectueux.
Eugénie »
D’obédience orléaniste, Louis Jules Trochu (1815-1896) ne fut jamais un partisan du Second Empire. Toutefois, la notoriété que lui valurent ses critiques de l’organisation militaire française conduisit Napoléon III à le nommer gouverneur de Paris le 17 août 1870, en pleine guerre franco-prussienne. Le principal grief ici porté par l’impératrice concerne l’attitude du général lors de la fatidique journée du 4 septembre 1870, estimant que celui-ci n’a pas cherché à défendre activement la Régence ni les institutions impériales contre le mouvement qui allait provoquer la chute du régime : des manifestants parisiens, ayant appris la veille la capitulation de l’armée devant Sedan et la captivité de Napoléon III, envahissent l’Assemblée nationale et empêchent le Corps législatif de délibérer. La République est alors proclamée à l’Hôtel de ville. Dans ce contexte de vacance du pouvoir, le général Trochu devient président du Gouvernement de la Défense nationale. Il n’en fallait pas plus à l’impératrice déchue pour répudier ce dernier. On se souvient du mot fameux de Victor Hugo relatif à cet épisode : « Trochu, participe passé du verbe trop choir » (L’Année terrible, Michel Lévy frères, 1872, p. 270).
Filleule de Chateaubriand et dame d’honneur aux Tuileries de la princesse Julie Bonaparte, Marie-Thérèse Bartholoni (1833-1910) fut, par sa beauté, l’un des ornements de la Cour du Second Empire. Née Marie-Thérèse Frisell (1833-1910), elle fut l’épouse d’Anatole Bartholoni (1822-1902), qui fut député au Corps législatif de 1860 à 1869.
Elle tint un brillant salon, qui inspira Marcel Proust. L’écrivain le fréquenta activement dans les années 1897-1899, et fut également l’hôte du château de Coudrée, que les Bartholoni possédaient sur les bords du Lac Léman, entre Thonon et Genève. La conversation spirituelle de l’ancienne « belle de l’Empire » paraît l’avoir fortement inspiré.
Marcel Proust courtisa, un temps, une des trois filles de Madame Bartholoni, Louise, dite « Kiki », elle-même filleule de l’impératrice Eugénie.
Provenance :
Succession Bartholoni