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Lettre autographe signé « Helvetius » à Jean-Simon Lévesque de Pouilly
S.l., [1759 ou 1760 ?], 7 p. in-4° à l’encre brune sur papier vergé
« Ce ne sont pas les relations, mais les objets physiques qui agissent immédiatement sur le corps humain. Tout si je l’ose dire est corps »
Lettre autographe signé « Helvetius » à Jean-Simon Lévesque de Pouilly
S.l., [1759 ou 1760 ?], 7 p. in-4° à l’encre brune sur papier vergé
Cousu aux marges, papier uniformément bruni
Nombreuses corrections autographes, repentirs et interlignages de la main d’Helvétius
Extraordinaire redécouverte de cette fameuse lettre, en partie inédite, portant sur l’ouvrage de son correspondant et préfigurant certaines théories reprises dans De l’homme, son chef d’œuvre posthume
« Je sais bien que lorsque j’étais jeune, je me serais fait scrupule de ne pas f[outre] une femme quand je me trouvais seul avec elle, et que son rang ou son caractère ne m’imposait point »
Foisonnant de réflexions, dans une prose souvent libre, Helvétius analyse la passion éprouvée pour le sexe dans les différentes races et celles qui égarent l’imagination, dont l’amour
Dans les trois premières pages demeurées inédites (et dont nous ne restituerons ici que quelques fragments), Helvétius commente les articles 3 à 5 consacrés à la perception extérieure et souligne qu’il faut se méfier des racontars des voyageurs et des commerçants établis à l’étranger (en particulier en ce qui concerne l’ardeur de la passion éprouvée pour le sexe féminin chez les différents peuples). Il compare d’emblée l’ouvrage de Lévesque de Pouilly à l’Enquiry concerning the Principles of Morals du philosophe écossais David Hume, dont il se propose de traduire un « morceau ». Si cette hypothèse est juste, la rédaction de la lettre devrait se situer entre novembre 1751, date de la publication en anglais de l’Enquiry, et sa traduction par Robinet en 1760 sous le titre Essais de morale, ou Recherches sur les principes de la morale – à moins que cette traduction ait échappé à Helvétius ou qu’il s’agisse d’un autre livre. Toujours est-il que le 12 juillet 1759, Helvétius écrit à Hume qu’il s’est remis à l’anglais et qu’il traduit « tous les morceaux de vos ouvrages qu’on ne nous a point donnés », ajoutant qu’il vient de lire la section 5 de l’Enquiry concerning the Principles of Morals. La lettre pourrait donc dater des années 1759-1760. Nous restituons le texte avec une ponctuation moderne pour une lecture plus aisée :
« Mr Hume a fait un ouvrage excellent sur le même sujet. Il est absolument nécessaire que Mr Pouilly le lise […] Ce ne sont pas les relations, mais les objets physiques qui agissent immédiatement sur le corps humain. Tout si je l’ose dire est corps. Les objets extérieurs frappent par ce moyen nos yeux, nos oreilles, notre tact etc. Je ne sais pas ce que vous voulez dire en cet endroit par ces mots, de là est née la distinction qui s’est faite entre les relations morales et les relations physiques.
Art. 4. Il est certain que les objets sont différents dans les différents climats. Mais comme les besoins physiques des hommes dans les divers climats sont les mêmes, il ne paraît pas que cette différence d’objets en mette dans leurs désirs. Ils veulent manger, les Normands mangent des pommes, les esquimaux du poisson, les Américains des ananas, les Africains des oranges. On désire des couches, les uns avec une négresse, d’autres une femme rouge, et quelques autres avec une blanche. Mais l’objet commun de tous les désirs c’est de manger et de décharger coucher. Deux besoins physiques, par conséquent même objet de désirs.
Mais, dira-t-on, on a plus d’ardeur pour les femmes en Afrique qu’au Nord. Je n’en sais rien. […]
Au reste tout ce que je dis et pourrais dire là de plus, ne signifie rien, il faudrait s’assurer du fait, avoir une douzaine d’hommes du Nord et autant de nègres, les faire coucher devant soi avec des femmes, et répéter plusieurs fois cette expérience pour avoir là-dessus quelque chose de certain. Les on-dit en ce genre sont si fautifs qu’il faut un Lien pour étudier l’histoire naturelle de l’homme comme pour étudier celle des insectes. […]
Ils diront par ex. que les gens des pays chauds sont trop faibles [la partie publiée du manuscrit commence ici] pour agir beaucoup. Et ensuite ils soutiendront qu’ils sont les plus vigoureux pour les femmes. Mais on ne peut être vigoureux pour les femmes sans l’être en effet. La semence est l’excédent des esprits animaux nécessaire pour la nutrition des parties du corps. Voilà pourquoi l’on n’a point de semence ni dans l’enfance ni dans la vieillesse. Ces mêmes voyageurs diront que les nègres du Sénégal situés sous la ligne sont très vites à la course, ils ont donc beaucoup de force dans les muscles des cuisses, des reins, etc. Quant au Chinois, il faudrait savoir de même s’il couche plus souvent avec une femme qu’un Européen. D’ailleurs en quel endroit de la Chine sont-ils si forts ? Cet empire est si grand qu’il renferme dans son étendue presque tous les différents climats du monde. Il est donc évident que le voyageur qui dira tant de bien de la force chinoise envers les dames, paraît n’avoir parlé qu’au hasard et sous des ouï-dire, s’il n’a pas déterminé le lieu, la province où les Chinois sont tels qu’il le dit. Il faudrait de plus qu’il eût assisté à ces entretiens particuliers des Chinois avec des femmes, pour savoir si ce n’est pas air de leur part et s’ils ne regardent point ces entreprises libertines comme des politesses que tout homme bien élevé doit au sexe. Je sais bien que lorsque j’étais jeune, je me serais fait scrupule de ne pas f[outre] une femme quand je me trouvais seul avec elle, et que son rang ou son caractère ne m’imposait point.
L’homme n’est point essentiellement actif en Europe, mais essentiellement paresseux en tous pays. Le sauvage de quelque climat qu’il soit depuis le Caraïbe jusqu’à l’Illinois, dès qu’il a fait sa provision, reste à fumer et à boire assis sur son cul et à voir couler un ruisseau. Il est bien vrai que dans les pays chauds où la nature fournit des fruits en abondance ils ont moins besoin de chasser et en conséquence font moins d’exercice. En général les hommes restent toujours dans la même place s’ils n’en sont arrachés par des besoins quelconques. […]
7. La différence des climats pourrait dites-vous influer sur les sciences et les arts. Mais y influe-t-elle en effet, voilà la question. Si les sciences et les arts ont parcouru la terre depuis le Midi jusqu’au Nord, depuis l’Éthiopie jusqu’à Londres, il paraît donc que tous les climats leur sont également bons. Ce fait une fois constaté, il est inutile, à ce que je pense, d’examiner une question décidée par le fait. […] D’ailleurs si toutes nos idées nous viennent par les sens comme nous en assure l’expérience faite sur nous-mêmes, il est évident que si le nègre du Sénégal, le Chinois de Pékin et le Suédois ont les yeux, l’ouïe, le tact, etc. aussi fins l’un que l’autre, et qu’on n’ait pas constaté à cet égard de différence entre eux, ils ont tous reçu de la nature une égale disposition à l’esprit. Surtout si l’on convient que juger ne soit que sentir. Car alors tous les peuples qui seront susceptibles des mêmes sensations seront susceptibles des mêmes idées. C’est ce qui explique si naturellement la raison pour laquelle les sciences et les arts ont fleuri au Nord comme au Midi, pourquoi l’Écossais Milton a autant d’imagination que le Grec Homère, pourquoi le Gascon Montaigne est aussi philosophe que l’Anglais Hume, etc, etc.
Je ne trouve rien à redire aux art[icles] 8, 9, 10, 11, 12. C’est un simple exposé qui me paraît vrai et dont je prévois que les développements peuvent être admirables. En gros je vous conseille de placer le berceau de vos dieux près d’un volcan et dans un moment de quelque révolution arrivée au globe de la terre, de faire les dieux et la religion cruels dans les pays où ces révolutions physiques sont arrivées. De faire la religion et les dieux plus doux dans les climats où l’on est moins exposé aux tremblements de terre, aux volcans, aux inondations, sauf cependant à conserver ces religions cruelles mêmes dans ces plus doux climats lorsqu’elles y ont été apportées par des vainqueurs ou établies et perfectionnées par des prêtres méchants.
Voilà, Monsieur, toutes les idées qui me sont venues à la lecture du plan de votre magnifique ouvrage ; vous connaissez toute mon estime pour votre caractère et vos lumières, c’est ce qui m’a engagé à jeter sans ordre et sans ménagement toutes les idées qui me sont passées par la tête. Je savais que je parlais à un homme d’un grand esprit. Rien n’est développé dans ce que je vous envoie, mais je n’ai pas le temps de corriger cette lettre et vous m’entendrez à demi-mot. J’espère vous voir lorsque vous reviendrez à Paris, et nous en dirons plus en un quart d’heure de conversation que je n’en pourrais écrire en huit jours, surtout à présent que je suis occupé d’un ouvrage de tout autre espèce. Je finis donc sans façon par vous assurer que je suis avec la plus grande estime et le plus inviolable attachement votre très humble serviteur
Helvetius »
Préfiguration de son ouvrage posthume De l’homme : L’ouvrage « de tout autre espèce » dont le philosophe parle en fin de lettre, et qui de fait ne portait pas encore son titre » est selon toute vraisemblance De l’homme, publié un an après sa mort, en 1772. La lettre en anticipe d’ailleurs plusieurs passages, en particulier le rejet de la théorie des climats selon laquelle l’esprit des hommes est sujet aux conditions environnementales (géographie, climat, fertilité etc.) de l’endroit où ils habitent (De l’homme, section II, chap. 10 et 12).
La structure même de la présente lettre est assez singulière pour devoir être soulignée. Helvétius prend la plume pour d’abord coucher diverses réflexions sur l’ouvrage reçu par son correspondant Jean-Simon Lévesque de Pouilly (1734-1820 ) : Théorie de l’imagination, par le fils de l’auteur de la Théorie des sentiments agréables. Ces notes vont rapidement se transformer en une lettre à son auteur, (de « Monsieur Pouilly » Helvétius est passé au « vous »). En dépit des très nombreux repentirs, Helvétius adressera son épître en l’état, ainsi qu’il le dit lui-même : « Rien n’est développé dans ce que je vous envoie, mais je n’ai pas le temps de corriger cette lettre et vous m’entendrez à demi-mot ». Notons que l’ouvrage de son correspondant ne paraît qu’en 1803 (Paris, Bernard, An XI), le manuscrit fut sans doute maintes fois remanié. En effet, le plan des chapitres de la version publiée diffère nettement de celui que suit Helvétius dans la présente lettre. Helvétius examine le « plan » dans ce qui est sans doute une première épreuve ou manuscrit dudit ouvrage.
Provenance :
Coll. du général Naudet, Boulouze-Leblanc, 25 mai 1847, n°254 ; Charavay 3 avril 1890, n° ?, puis coll. particulière
Bibliographie :
Œuvres complètes, t. III, éd. G. Stenger, Champion, 2020, p. 151-155 (incomplète, manque les trois premières pages) ; Correspondance générale, vol. V, éd. D. Smith, J. Orsoni, Jonas Steffen, Marie-Thérèse Inguenaud, Peter Allan, Alan Dainard, University of Toronto Press, 2004, p. 546 (incomplète, même chose que pour l’édition Stenger). Un manuscrit non autographe de la deuxième moitié de la lettre, à partir de « pour agir beaucoup », se trouve à la Bibliothèque municipale de Besançon (fonds général, ms 1441, p. 466-469)