Prenez une longueur d’avance
Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir nos nouveautés et annonces importantes.
En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité. Désabonnez-vous à tout moment.
Lettre autographe signée « Benjamin Peret » à René Alleau
Paris, 12 fév. 1958, 1 p. in-4° à l’encre bleue
« Ces chutes sont inhérentes à ma condition d’intellectuel indépendant et révolté… »
Lettre autographe signée « Benjamin Peret » à René Alleau
Paris, 12 fév. 1958, 1 p. in-4° à l’encre bleue
Dénuement matériel et pensées suicidaires : une lettre pathétique et crépusculaire du poète surréaliste
« Cher René Alleau, J’ai souvent regretté, au cours de ces derniers mois, que Versailles, en dépit de sa proximité apparente de Paris, nous ait tenu si éloignés. Jadis, au moins, pouvions-nous nous rencontrer ici ou là ; mais aujourd’hui cette possibilité même a si bien disparu que je tiens en réserve depuis plusieurs mois un livre qui vous est destiné et que j’hésite à confier à la poste de crainte qu’il ne s’abîme, à cause de son volume. Pourtant, vous êtes un des rares hommes que j’ai plaisir à voir apparaître, d’autant que ce plaisir est toujours enrichissant.
Me voici donc réduit à vous écrire pour rétablir un contact amical entre nous. Et pourtant, que je déteste écrire une lettre. Celle-ci en particulier puisque je dois vaincre toute pudeur pour étaler une situation devenue dramatique depuis le retour des vacances. À partir de cette date, je suis allé d’échec en échec, si bien que j’ai dû, en novembre, me résigner à rechercher un travail de correcteur d’imprimerie afin de subsister en attendant des jours meilleurs. J’en ai trouvé, mais dans de telles conditions matérielles que ma tension artérielle est passée de 16 à 21 en janvier. Or vous savez que je souffre d’une angine de poitrine. Il m’a fallu cesser et chercher autre chose que je n’ai pas encore trouvé. Il est vrai que les possibilités sont très limitées : journalisme interdit, sauf emplois techniques, édition également ; que reste-t-il ? Tout cela ne serait encore rien puisque ces chutes sont inhérentes à ma condition d’intellectuel indépendant et révolté ; le comble est survenu hier. J’habite une chambre minuscule, dont on m’a soustrait l’air et la lumière pendant mon séjour au Brésil pour construire une cheminée qui me déverse nuit et jour suie et fumée. C’était déjà intolérable, mais hier un envoyé du service d’hygiène de la ville de Paris est venu m’annoncer qu’il considérait ce local impropre à l’habitation pour raison d’insalubrité. Insalubre, cette chambre ? Je le savais depuis longtemps par ma propre expérience, mais cette décision officielle va avoir pour conséquence de me faire chasser de ce lieu dont je ne suis que locataire. Où aller ? Depuis dix ans, je cherche en vain dans Paris deux pièces avec une cuisine et un cabinet de toilette (ou une salle de bain), voilà où j’en suis, à 59 ans, pour avoir refusé de me transformer en épicier, comme tant d’autres ! Bien sûr, il y a toujours la solution définitive, mais ce serait s’avouer vaincu, et je ne le veux pas.
J’ai hésité longtemps à vous confier cela et j’aurais peut-être reculé sans l’insistance d’André [Breton]. Ne m’en veuillez surtout pas et considérez que ces lignes sont inexistantes si vous n’y pouvez rien. De toute manière, un mot de vous me serait agréable.
Mes meilleures amitiés à Madame Alleau et à vous de tout cœur.
Benjamin Péret »
Seule figure surréaliste à ne s’être jamais brouillé avec Breton, Péret s’illustre par ses engagements politiques et sa production littéraire prolifique jusqu’à la fin de sa vie. À la même époque, il contresigne notamment les déclarations Au tour des livrées sanglantes et Hongrie soleil levant, et rédige, au printemps 1957 dans Le Surréalisme même, un Calendrier Accusateur dénonçant la politique de l’URSS. D’une santé chancelante depuis déjà plusieurs années, Péret est hospitalisé au printemps 1959 pour une crise d’artérite et opéré de nouveau à l’été, il séjourne ensuite au Marteau puis à Oléron avant de décéder le 18 septembre 1959 à l’hôpital Boucicaut d’une thrombose de l’aorte. Un an après sa mort paraît l’Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique, fruit de dix-sept années de recherches.
Provenance :
Coll. particulière