ARAGON, Louis (1897-1982)

Manuscrit autographe, enrichi d’un poème autographe signé
[Paris, 24 avril 1945], 7 p. in-4° à l’encre bleue et brune

 « Staline, qui commande aujourd’hui les armées victorieuses dans Berlin, qui commande le combat décisif qui libère le monde et la France des monstres nazis… »

EUR 20.000 ,-
Fiche descriptive

ARAGON, Louis (1897-1982)

Manuscrit autographe, enrichi d’un poème autographe signé sur le dernier feuillet et d’une page titre autographe signée en-tête
[Paris, 24 avril 1945], 7 p. in-4° en recto seul, à l’encre bleue et brune
Foliotation au pastel gras rouge, léger résidu de trombone et très légère effrangement sur le feuillet titre
Nombreuses corrections, surcharges, interlignages et repentirs de la main d’Aragon
Sur la page-titre, Aragon a rajouté : « Discours au étudiants de Paris / Prononcé à la Mutualité, au printemps 1945 (au soir du 24 avril) / (contient la copie d’un poème extrait de La Diane Française) »
Sous chemise-étui, bradel demi-chagrin, titre doré au dos

Manuscrit complet et entièrement inédit de son discours prononcé le 24 avril 1945 à la Mutualité devant la jeunesse communiste estudiantine, enrichi du poème de clôture de La Diane française

« Il faudra se rappeler que Péri était encore autre chose, un homme d’abnégation et de sacrifice, un travailleur inlassable et désintéressé, l’homme qui a crié à la Chambre la vérité dans la guerre d’Espagne qui préparait l’attaque contre la France, la vérité contre Laval président du conseil trahissant en 1935 pendant la guerre d’Éthiopie les décisions de la Société des Nations au profit de son ami et complice Mussolini, la vérité, quand la France fut humiliée par ses dirigeants à Munich, la vérité quand à la veille de la guerre une bourgeoisie qui avait perdu le sens national essaya de montrer au pays comme son ennemi, non pas Hitler, qui vint chez nous torturer, piller et tuer, mais Staline, qui commande aujourd’hui les armées victorieuses dans Berlin, qui commande le combat décisif qui libère le monde et la France des monstres nazis, ennemis et de l’humanité et de l’esprit. »

Des martyrs communistes tombés sous les balles nazies vers la jeunesse qu’ils inspirent : un bouleversant passage de relais, proclamé par l’un des chantres du Parti dans une France meurtrie, à quelques jours de la capitulation du Troisième Reich


Nous ne restituons ici que quelques fragments de ce discours capital, demeuré inconnu des chercheurs et universitaires :

 « Étudiant de Paris, Mesdames, et Messieurs, camarades –
Celui qui vous parle a été l’un des vôtres il y a 25 ans, et il pense profondément qu’il vous doit un jour ou l’autre le rapport de ce long chemin d’erreurs, de tâtonnements et de combats qui l’a amené de vos rangs à cette tribune, qui l’a porté vers ses trente ans aux Parti Communiste, à ce Parti Communiste qui a fait de lui un français et un homme […] Comment ne commencerai-je pas en rendant hommage à l’homme qui préside cette soirée, l’un des plus grands physiciens de ce siècle, dont le nom, les travaux, la figure sont autant de raisons de plus qu’à le monde entier d’aimer et d’admirer la France, lui qui porte un nom qui sent si merveilleusement la France, le professeur Paul Langevin ? Est-il besoin de vous présenter celui qui en renouvelant la mécanique de l’atome a remis en question toute notre conception de l’univers, cette héritier de Descartes dont le nom est attaché à l’histoire du rationalisme moderne, et dont on n’a pas assez dit qu’il est l’homme, qui, en permettant le repérage au son des sous-marins a rendu possible l’arrivée en Europe des américains, les débarquement en France et la victoire alliés à l’ouest ? Ce grand savant a si peu considéré la recherche scientifique comme le but unique de la vie que son nom depuis cinquante années a toujours été lié aux causes généreuses dans notre pays, et dans notre monde, de l’Affaire Dreyfus à nos jours, en passant par le congrès d’Amsterdam où, au côté d’Henri Barbusse, de Romain Rolland, de Francis Jourdain, il fut de ceux qui, dès avant la venue d’Hitler au pouvoir, prévinrent et dénoncèrent le danger de cette guerre qui s’achève, et la provocation fasciste au massacre. Tout faisait de Paul Langevin un de ses hommes suivant le cœur de Marx et d’Engels, fondateur du communisme il y a cent ans, qui disaient : ‘Jusqu’ici les philosophes ont tenté d’expliquer le monde, il s’agit maintenant de le transformer. […]
Il m’a été donné d’assister à une scène inoubliable. C’était au lendemain de la libération, dans le bureau de Jacques Duclos, secrétaire de notre Parti. Dans ce bureau ou quelques jours auparavant siégeait encore Joseph Darnan, le chef de la Milice, et que les communistes parisiens aux premières heures de l’insurrection nationale avaient reconquis de haut lutte en ne se servant que d’armes elles-mêmes arrachées aux soldats allemands. Il m’a été donné d’y voir entrer cet homme chargé d’années et de gloire, il m’a été donné d’entendre, avec quelle modestie ! Et d’une voix mal assurée, Paul Langevin demander comme une faveur et un honneur à Jacques Duclos, puisque Jacques Salomon, son beau-fils et son élève était tombé dans la lutte de l’accepter, lui, Langevin, dans nos rangs, à la place du disparu, à son poste de combat. Et c’est ainsi qu’en octobre 1944, porté par la logique de sa vie, de ses travaux et de sa pensée, Paul Langevin, professeur au collège de France, devint officiellement membre du Parti Communiste Français.
À cette image d’un homme de l’esprit pour qui l’entrée aux Parti Communiste est la conclusion, l’achèvement de toute son expérience, il faut joindre celle d’un intellectuel dont l’histoire entière est liée à l’histoire de notre Parti, qui est entré dès sa jeunesse, et qui est mort pour lui, et pour son pays, ne les ayant jamais l’un de l’autre dissociés. Je veux parler de Gabriel Péri. Je n’en parlerai pas ce soir comme de l’homme que j’ai connu, et aimé. C’est à lui que je veux donner la parole. Les textes qui suivent, les phrases par mois rapprochées sont tirés de cette autobiographie écrite en prison en 1941 [Les Lendemains qui chantent] par le député d’Argenteuil pour ses juges. Je n’en garde que ce qui donne précisément l’image intellectuelle, il faudra se rappeler que Péri était encore autre chose, un homme d’abnégation et de sacrifice, un travailleur inlassable et désintéressé, l’homme qui a crié à la Chambre la vérité dans la guerre d’Espagne qui préparait l’attaque contre la France, la vérité contre Laval président du conseil trahissant en 1935 pendant la guerre d’Éthiopie les décisions de la Société des Nations au profit de son ami et complice Mussolini, la vérité, quand la France fut humiliée par ses dirigeants à Munich, la vérité quand à la veille de la guerre une bourgeoisie qui avait perdu le sens national essaya de montrer au pays comme son ennemi, non pas Hitler, qui vint chez nous torturer, piller et tuer, mais Staline, qui commande aujourd’hui les armées victorieuses dans Berlin, qui commande le combat décisif qui libère le monde et la France des monstres nazis, ennemis et de l’humanité et de l’esprit.
‘Je me suis éveillé à la vie pensante, (écrivait dans son autobiographie Gabriel Péri) dans un monde encore en guerre. La guerre était le grand fait que l’on rencontrait à tous les tournants du chemin, qui surgissait à chaque démarche de la pensée, en fonction duquel s’ordonnait mes observations, ma façon de concevoir la vie…’ c’est tout ce qui rend cette confession du martyr, du héros de 1942 si précieuse pour vous, étudiants de 1945, qui êtes dans une situation analogue à celle de l’étudiant Péri de 1919. Qui mieux que vous comprendrait le jeune Péri, qui cherchait une explication de la guerre, comme un bouleversement dont il voulait découvrir les sens, l’origine, l’interprétation, la source ? ‘Je sentais (écrit-il encore) que ma curiosité, si elle n’était pas apaisé, pèserait de tout son poids sur ma vie, sur ma façon d’être, comme une obsession, une inquiétude, une maladie. Le souci de découvrir le sens de la vie, l’explication des évènements est devenu à cette époque le principal stimulant de mes études…’ Et c’est dans cette quête passionnée pour découvrir le sens de la vie, que le jeune Péri qui vous ressemblait comme un frère, découvrit le matérialisme dialectique, le Manifeste Communiste de Karl Marx et Frédéric Engels, le Capital, la Sainte-Famille, l’Anti-Dühring.
C’est par ce chemin, par le chemin de l’étude et de la lecture, que Péri découvrit le socialisme, au sens large de ce mot, et compris que la lutte pour le socialisme, dont la Révolution Russe venait de démontrer qu’il n’était pas une hypothèse mais une réalité vivante – que la lutte pour le socialisme serait désormais toute sa vie. […]
À partir de cet instant la vie de Péri, sa vie sont étroitement liées à celle de son parti, à celle du pays. La critique de la Paix mal assise, l’entente toujours par lui prêchée des travailleurs d’Allemagne et de France contre la clique qui devait en Allemagne faire surgir Hitler et la guerre, et en France Pétain et les capitulards de Vichy, menèrent Péri dès 1921 en prison : ‘J’allais avoir vingt ans, dit-il. Je pourrais probablement aujourd’hui redire presque mot pour mot au juge de la France vaincu et occupée – en faisant la substitution nécessaire – ce que je disais en 1921 aux purges de la France victorieuse, dont l’armée occupait le territoire allemand.’ […] 
La profession de journaliste est généralement décriée, et il est de fait qu’elle ne s’exerce pas toujours dans les conditions de la dignité humaine. Voici comment en parle Péri : ‘Deux hommes (y) furent mes maîtres, comme ce terme doit être vraiment entendu. C’est-à-dire qu’il me proposèrent moins des modèles à copier qu’il me communiquèrent, comme eût dit Marcel Proust, « certains secrets de grandeur »…
[…] On connaît le député qu’il fut, et je ne voulais ici que vous laissez apercevoir combien est différente l’image qu’on se fait trop souvent d’un intellectuel communiste de l’image réelle d’un Péri, par exemple. Mais comment en 1945 parler de Péri sans tout de suite aller à ce qui en fait à jamais la grandeur ? Lui qui, dès qu’il avait été clair à ses yeux qu’il fallait décourager l’agresseur, que l’agresseur serait Hitler, avait adapté sa politique aux conditions de la lutte antihitlérienne, devait écrire dans une prison française cette autobiographie d’un combattant anti hitlérien. Il la termine par ses mots admirables : ‘Les armées ne m’ont pas rendu sceptique et ne m’ont pas fait récuser mes opinions anciennes. Sans doute parce que plutôt que d’adhérer à des formules, je me suis inspiré de l’esprit qui les animait. Cela m’a gardé contre le danger de ne vivre qu’une demie existence, je veux dire une existence sans but et sans contenu, une existence vide. Je n’ai rien renié des opinions auxquelles j’ai cru dans ma jeunesse et que j’ai aimées. C’est un sentiment qui suffit à embellir une vie humaine, à la rendre, sinon, heureuse, du moins digne…’
Et l’on sait qu’à ces mots il devait être ajouté le commentaire d’une grandeur inégalable de sa dernière lettre et de sa mort. Je ne redirai pas ici les termes très connus de cette dernière lettre ou reprenant le mot de son ami Vaillant Couturier (les Communistes préparent des lendemains qui chantent), il dit, sachant qu’à l’aube, on va venir le chercher pour l’exécuter, ‘Je vais tout à l’heure préparer des lendemains qui chantent… et que vive la France.’
Voilà, étudiants de Paris, voilà, Mesdames et Messieurs, voilà, camarades, ce que c’est qu’un intellectuel communiste français.
À ces deux images, l’une d’un vivant, l’autre d’un mort, quels noms joindrai-je pour résumer ce Panthéon de notre partie où les forces vivent de l’esprit et de notre patrie se conjoignent ? […] C’est à l’esprit que le parti communiste français, partie des masses, travailleuses, fais confiance pour l’aider à résoudre les problèmes de la paix, de la liberté et du pain des hommes. C’est à l’esprit de préparer et de proclamer à nos côtés, la victoire de la dignité humaine.’
Actualité brûlante de ses paroles à l’heure où nous voyons revenir les prisonniers de Buchenwald. Et qu’on ne dise pas qu’elles n’ont pas été entendues, quand tant d’intellectuels sont venus au parti communiste, et dans ses rangs ont donné leur sang pour notre patrie, pour l’humanité, pour la dignité de l’homme et du Français. Qu’il me suffise d’évoquer Valentin Feldman, professeur de l’université de Paris, esthéticien disciple de Victor Basch, qui fut tué peu avant son maître par les mêmes bourreaux nazis. C’est lui qui répondit à son Parti : On peut tout me demander, car il ne refuse aucune tâche, même non intellectuelle, aucun danger, même physique. Et c’est lui qui devant les fusils cria aux Allemands qui visaient, cette phrase ou se résument et l’idéal du communiste et les traditions généreuses de la France : ‘Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ?’
Oui, le Parti communiste est le parti des ouvriers, paysans et intellectuels, comme la déclaré Jacques Duclos, qui dès 1938 dans un texte qui n’a pas vieilli proclamait à Paris les droits de l’intelligence. Pour la première fois, notre Parti a été ainsi nommée par Jacques Duclos le jour ou le grand peintre Pablo Picasso venait, en même [temps] que Francis Jourdain, l’un des créateurs de la décoration moderne, te donner son adhésion à notre Parti au lendemain de la Libération. Il est le Parti des intellectuelles, le Parti de Jean Richard Bloch dont la famille a terriblement saigné dans cette guerre, le Parti de Paul Éluard, qui représente la pure, pointe de notre poésie, le parti de Léon Moussinac qui fit… un cours sur les origines de la langue française, le parti de Georges Cogniot dont l’attitude au camp de Compiègne et demeurée légendaire, le parti d’Henri Wallon, le parti de Jolliot-Curie, le parti de Jacques Decourt, de Politzer, de Salomon, de Gabriel Péri, le parti de Paul Langevin…
Et si humblement, ici, je peux dire ce que moi je lui dois, qu’on me permette, à moins que je n’abuse du temps de parole, de le résumer dans ces quelques vers récemment publiés par l’organe théorique de notre Parti, Les Cahiers du Communisme, où ce sera mon honneur et mon bonheur d’avoir un jour ainsi figuré :

Du poète à son Parti :

Mon parti m’a rendu mes yeux et ma mémoire
Je ne savais plus rien de ce qu’un enfant sait
Que mon sang fut si rouge et mon cœur fût français
Je savais seulement que la nuit était noire
Mon parti m’a rendu mes yeux et ma mémoire

Mon parti m’a rendu le sens de l’épopée
Je vois Jeanne filer Roland sonne le cor
C’est le temps des héros qui renaît au Vercors
Les plus simples des mots font le bruit des épées
Mon parti m’a rendu le sens de l’épopée 

Mon parti m’a rendu les couleurs de la France
Mon parti mon parti merci de tes leçons
Et depuis ce temps-là tout me vient en chansons
La colère et l’amour la joie et la souffrance
Mon parti m’a rendu les couleurs de la France 

Aragon »


Ce discours peut être subdivisé en quatre mouvements, chacun dédié à des figures communistes historiques ou fraîchement admises au sein du Parti. Entre Langevin et Vaillant-Couturier, l’essentiel du texte constitue une mise en exergue du martyre de Péri. Péri fut membre du Comité central du Parti communiste français, responsable du service de politique étrangère de L’Humanité et député de Seine-et-Oise. Arrêté comme résistant par la police française au printemps 1941, il est fusillé six mois plus tard comme otage, le 15 décembre, par les Allemands, au fort du Mont-Valérien. Son ami Aragon lui rend ici un vibrant hommage, qu’il entrecoupe de citations extraites de son autobiographie posthume, Les Lendemains qui chantent, ouvrage qui ne devait paraître qu’en 1947, avec une préface du poète.
Quoi de plus normal, après tout, que la mémoire de Péri soit ici convoquée devant la jeunesse estudiantine de Paris ? Péri ne fut-il pas le dédicataire de certains des plus beaux vers du siècle dans La Diane française ? Ce sont bien les traits de ce dernier que l’on distingue en filigrane dans « Ballade de celui qui chanta dans les supplices », ou encore dans « La Rose et le réséda », qu’Aragon dédia conjointement à Péri, d’Estienne d’Orves, Guy Môquet et Gilbert Dru.
En expliquant ce qui, à ses yeux, est et doit être un intellectuel communiste, Aragon, le militant, n’oublie pas Vaillant-Couturier, celui à qui il doit son engagement au sein du Parti, celui à qui « [il] doit tant ». À cet égard, et derrière la virtuosité de son verbe, le poète oriente son discours comme un outil de propagande pour le Parti communiste, louant la marche victorieuse stalinienne sur le front de l’Est, celle qui a libéré l’Europe du joug nazi. Le poète est alors au faîte de son engagement stalinien, antérieur aux désillusions que provoquera le XXe Congrès du Parti en 1956.
Aragon termine son discours par le poème de clôture de La Diane française, « Du poète à son Parti », véritable ode à la Résistance communiste, structurée par une épanadiplose à chacune des trois strophes afin d’en accentuer l’effet. Il ne fait guère de doute, au regard de la dernière phrase du discours, que le poète a récité son poème par cœur le soir du 24 avril 1945. Le poème en question a été rajouté a posteriori par Aragon en vue d’une mise en vente du manuscrit, quelques semaines plus tard, à l’Hôtel Salomon de Rothschild.

Provenance :
Louis Aragon ; Hotel Salomon de Rotschild, 21 juin 1945, au bénéfice du « Comité national des écrivains » issu de la Résistance ; Collection R.B.

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