ARAGON, Louis (1897-1982)

Manuscrit autographe signé  « Aragon »
S.l.n.d. [c. 1960 ?], 1 p. ½ 4°

« Je dois beaucoup à la culture allemande… même quand le fascisme hitlérien était venu mettre son masque sur le peuple allemand »

EUR 2.000 ,-
Fiche descriptive

ARAGON, Louis (1897-1982)

Manuscrit autographe signé  « Aragon »
S.l.n.d. [c. 1960 ?], 1 p. ½ 4° en recto seules, à l’encre bleue
Plusieurs caviardages et surcharges de la main d’Aragon

Important manuscrit apparemment inédit sur les rapports franco-allemands

Au lendemain des meurtrissures de la Seconde Guerre mondiale, Aragon plaide pour une réconciliation sincère avec une Allemagne qu’il refuse de confondre avec ses bourreaux


« La haine entretenue entre la France et l’Allemagne et que trois guerres en soixante-dix ans sont venues alimenter a toujours été contraire à mes sentiments. Pendant la guerre de 1914 à 1918, les hommes de ma générations étaient nombreux pour qui la musique et la poésie allemandes étaient plus fortes que la honteuse propagande des journaux. Je dois beaucoup à la culture allemande, et je ne l’ai jamais oublié, même quand le fascisme hitlérien était venu mettre son masque sur le peuple allemand. […] L’invasion m’a naturellement trouvé comme un combattant, un défenseur de ma patrie. Je ne crois pas, même au cœur du combat contre l’occupant, avoir jamais étendu ma colère au-delà des hommes dont les crimes la méritait. J’ai vécu caché avec un allemand qui est aujourd’hui en Allemagne de l’Ouest, en 1942. Dans la paix revenue, j’ai tenu à préfacer un livre de Heinrich von Kleist [Michael Kohlhaas, paru en 1810], précisément pour ce que Kleist a représenté de résistance à Napoléon, non point à la France.
Je suis de ceux qui souhaitent le vrai rapprochement franco-allemand. Un rapprochement du cœur, et non des chancelleries, sur décision d’en haut. […] L’Allemagne est un grand pays, artificiellement aujourd’hui divisé. Il ne peut y avoir de la part des Français de rapprochement sincère avec les Allemands que s’il s’agit de tous les Allemands. […]
De toute façon, l’amitié franco-allemande ne pourra être franche, et durable, si elle est accompagnée du bruit de gâchette des fusils qu’on arme, et d’un fâcheux orchestre de bottes, de part et d’autre.
Aragon »


Si le rapport d’Aragon à l’Allemagne fut essentiellement déterminé par l’Histoire, ainsi que le montre Annick Jauer dans Cahiers d’Études Germaniques (Univ. Aix-Marseille I, 2001, pp. 231-242), le poète ne fut ni germanophile ni germanophobe : ses prises de position à l’égard de l’Allemagne répondirent toujours à une conjoncture précise, du parti pris pro-allemand des années 1920, protestation contre le nationalisme ambiant, à l’anti-germanisme de ses recueils de Résistance. Le présent manuscrit s’inscrit dans le prolongement de cette trajectoire : plaidoyer pour un rapprochement franco-allemand ancré dans une conviction personnelle et non dans les seules chancelleries, il témoigne d’un Aragon soucieux de distinguer le peuple allemand, artificiellement divisé, rappelle-t-il, des régimes qui l’ont instrumentalisé, et de fonder l’amitié entre les deux nations sur une communauté de culture plutôt que sur des accords d’apparat.
C’est cette même conviction qui transparaît dans ce manuscrit, où Aragon évoque son expérience de la Première Guerre mondiale ainsi que sa préface à Michael Kohlhaas de Heinrich von Kleist, geste symbolique par lequel il entendait rendre hommage à la résistance allemande à Napoléon, « non point à la France ».

Provenance :
Louis Aragon ; Christie’s, 21 nov. 2022, n°156

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