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Manuscrit autographe signé en-tête
S.l. [Royaume-Uni et France, c. 1802-1814)], 878 p. in-folio
« Depuis le martyre de Louis seize, je n’ai pas cessé d’entretenir avec elle [Marie-Antoinette] une correspondance suivie »
Manuscrit autographe signé (en-tête) : « Mémoires de M. de Barentin Garde des Sceaux Chancelier de France écrits par lui-même »
S.l. [Royaume-Uni et France, c. 1802-1814)], 878 p. in-folio en feuillets vergés double, sous chemises avec titre
Foliotation sur chaque page, de la main de Barentin, quelques feuillets effrangés ou insolés par endroits, sans gravité ni manque de texte
Les Mémoires de Barentin :
Monumental corpus inédit de 878 pages du dernier garde des Sceaux de Louis XVI, de la fin de l’Ancien Régime à la Première Restauration
Conseiller au Parlement de Paris dès 1758, Barentin y devient avocat général en 1764 ; il succède à Malesherbes à la présidence de la Cour des Aides en 1775, puis est appelé à l’assemblée des notables en 1787. Succédant à Lamoignon, il devient Garde des Sceaux le 14 septembre 1788, puis est fait chancelier et surintendant des Finances des Ordres du Roi en mai 1789. Il corédige avec Necker (auquel il s’est opposé avec fermeté) le règlement général pour la convocation des États généraux, qu’il ouvrit par une harangue sur les « intentions » du Roi, tout en poussant les députés à refuser « les innovations dangereuses » que les ennemis du bien public voudraient confondre avec les changements heureux nécessaires qui doivent amener la régénération. Hué et contesté par les députés, jugé à tort comme étant le principal responsable du renvoi de Jacques Necker quelques jours plus tôt, il démissionne de ses fonctions le 16 juillet 1789. Barentin émigre en 1790 vers le Piémont et aux Pays-Bas, puis revient en France pour participer à l’épisode de la fuite de Varennes, lors de laquelle il attend Louis XVI à Montmédy. Mais le roi ne dépasse pas Varennes.
Barentin finit par gagner l’Angleterre où il fonde une école de droit pour les fils d’émigrés. En son absence, ses domaines picards, à Hardivillers, dont il venait de faire reconstruire le château dans les années 1780, et Maisoncelle-Tuilerie, sont vendus comme bien national en septembre 1794, et morcelés. Louis XVIII, dont il fut le conseil dans l’émigration, le nomme Chancelier honoraire, et fit son gendre Dambray Garde des Sceaux en mai 1814.
Ces Mémoires furent commencés vers 1800 (comme l’indique le filigrane des premières pages) et rédigés régulièrement (la Dixième partie est explicitement datée de 1813) jusqu’en 1814, après la nomination de Dambray comme Garde des Sceaux.
Couchés d’une fine écriture régulière remplissant de grand feuillet en format in-folio, se composent d’un Discours préliminaire et de onze parties, dont la nature varie : ainsi la Première partie est rétrospective, la deuxième, un mémoire justificatif, la Cinquième, une réflexion sur l’émigration. À partir de la Septième, ils sont comme une chronique suivie des événements. Nous n’en pouvons donner qu’un rapide aperçu :
Un témoignage immersif, aux dernières heures de l’ancien régime, par l’un de ses principaux acteurs
Le Discours préliminaire (p. 1-4) est une déploration de la Révolution, ses atrocités et ses égarements, le régicide et l’asservissement d’un « peuple prétendu libre ». Barentin fait des vœux pour que ce cruel exemple serve de leçon aux autres nations ; une presse trop libre, des livres pernicieux, l’étiquette de la Cour négligée par les Princes, les finances publiques dévoilées par « l’imprudente vanité d’un ministre » [allusion directe à l’encontre de Necker], l’esprit critique propagé par les assemblées provinciales, la faiblesse du Roi, ont conduit à « cette fatale Révolution, que les gens de lettres et les Philosophes preparoient de longue main, et dont ils avoient imperceptiblement disposé tous les fils ».
La Première partie (p. 5-61) constitue un résumé détaillé de ses origines normandes et de sa famille, remontant au XIIe siècle. […] Puis il relate l’avènement de Louis XVI qui ramena Maurepas, et grâce aux conseils de ce dernier, le Parlement de Paris et la Cour des Aides. Malesherbes écrivit alors les remontrances de cette Cour : « Cet ouvrage infiniment etendu, portoit l’empreinte du genie et de la touche mâle de son auteur ; il renfermoit des choses hardies, et peut être trop analogues aux opinions dont le germe s’est developpé dans la suite, et dont les consequences sont devenues si funestes. […] je fus profondement affligé de leur conclusion, la demande des Etats generaux » ; mais Barentin ne pouvait prévoir que cela allait à terme mener à « la suppression des differents ordres de l’Etat, la destruction de la monarchie, et le jugement aussi illegal qu’inique du monarque » (p. 26) […] Il parle, non sans vanité, des changements qu’il donna à la Cour des Aides, puis fait la relation de l’assemblée des notables (1787), qu’il suivit sans y prendre part : « je vis l’orage se former, et se grossir sur la tête de M. de Calonne » (p. 43). Il évoque le lit de justice de 1788, et raconte enfin dans le détail comment le Roi le choisit pour la dignité de Garde des Sceaux.
La deuxième partie (p. 62-251), de loin la plus longue, traite du ministère de Barentin et des États généraux. L’auteur souligne le rôle actif de la Reine Marie-Antoinette, son assiduité aux réunions des Comités et ses préventions contre les Parlements qui renforcèrent celles du Roi. Barentin relate les efforts de la Reine auprès de Louis XVI pour obtenir la révocation des lois du 8 mai concernant la procédure criminelle (la « question préparatoire », la sellette). Mais les publicistes et les pamphlétaires commencèrent leur œuvre pernicieuse : on réclamait une constitution, on contestait l’autorité royale ; les États généraux devaient s’ouvrir dans ce contexte difficile. Barentin parle des ministres, du Roi, de sa propre préférence pour un lieu de réunion loin de la capitale, de la nomination des députés et des divisions qui s’aggravaient, inexorablement. Il évoque l’insubordination de la Bretagne et la calamité de la cherté des grains. Lui-même fut victime des libellistes et remarqua la désaffection du comte d’Artois [futur Charles X], du prince de Condé, de la Reine Marie-Antoinette : « bientôt toute la Cour fut imbue de ma pretendue nullité : le haut clergé et la noblesse vivement relevés de la double representation [du Tiers État], et qui ignoroient avec quelle tenacité je m’y etois opposé, me scavoient mauvais gré de ne l’avoir pas empeché, et Versailles retentissoit du bruit qu’on alloit me demander ma demission. […] Le jour où j’ai eté appellé aux Sceaux, j’ai prevu que j’aurois à lutter contre l’enthousiasme qu’inspire M. Necker, contre l’ascendant dont il jouit, contre le parti qu’il s’est formé dans le ministère » (p. 124). Barentin écrit qu’il décida d’écrire au Roi, mais communiqua d’abord sa lettre à la Reine, à Monsieur et au comte d’Artois ; en audience particulière, il supplia la Reine de déterminer le Roi à augmenter son Conseil d’« hommes instruits et honnêtes, […] imbus des anciennes maximes »… Il souligne qu’il a toujours insisté, auprès de la Reine Marie-Antoinette et des Princes, sur la nécessité de conserver Necker, mais qu’il déplore la lenteur du Roi à mettre son Conseil en mesure de résister « aux desseins criminels, ou à l’aveugle crédulité de son ministre des finances » (p. 150). Puis il suit de près les événements de juin 1789, sa lutte contre les idées de Necker, les séances houleuses de l’assemblée, la chute de Necker et finalement sa démission, le 16 juillet : « aussitôt que j’ai jugé ma présence nuisible aux intérêts du Roi ».
La troisième partie (p. 252-342) commence par son départ de Versailles, le soir même de sa démission. Barentin se rend chez la Présidente de Montreuil, sa parente, au château de Verrières, où sa femme le rejoint le lendemain, lui apprenant le départ du comte d’Artois et de tous les princes du sang excepté le duc d’Orléans et ses fils. La rumeur l’accuse d’avoir emmené avec lui la Reine ; ses proches sont menacés. Une lettre de Coquebert, secrétaire des Sceaux, le détermine à partir. Suivent d’intéressants détails sur les conditions de sa fuite, accompagné du chevalier de Blois : faux passeports, nouvelles alarmantes, souci de prévenir le Roi qu’il sortait du royaume, propos insolents entendus en route, incident nocturne avec la Garde nationale dans la forêt de Fontainebleau, arrestation par la populace près d’Arcis-sur-Aube. Arrivé à Liège, il fait sa cour aux ducs d’Angoulême et de Berry, puis au Prince Évêque. Il retrace ses déplacements en Hollande, en Allemagne et en Suisse, puis en Piémont où il retrouve à Turin le comte d’Artois et sa famille, les princes de Condé, le duc d’Enghien. À Milan, il fréquente l’Empereur Léopold, qui l’envoie à Montmédy pour retrouver le Roi ; mais survient l’arrestation de la famille royale à Varennes. Suivent des échos des événements en France, des intrigues des Puissances et des émigrés, des premières victoires des Armées de la République. C’est en Hollande, à La Haye, en janvier 1793, que la nouvelle du martyre de Louis XVI lui parvient. Il évoque ensuite ses souvenirs du Conseil de Régence désiré par Monsieur, et des émigrés jansénistes. Il évoque ensuite les motifs de son départ pour l’Angleterre.
La Quatrième partie (p. 343-455) évoque son accueil à Londres par les magistrats français exilés […] Échos de la désastreuse tentative de Quiberon, l’expédition malheureuse du comte d’Artois en l’île d’Yeu, la tentative d’assassinat du « Roi » [Louis XVIII], en juillet 1796 à Dillingen, après son départ de l’armée de Condé, mariage de Madame Royale avec son cousin le duc d’Angoulême. Portrait psychologique nuancé du duc de La Vauguyon, diplomate, fils du gouverneur du père de Louis XVIII, et investi de la confiance de ce dernier. Ouverture, par Barentin, d’un cours de droit pour les fils d’émigrés.
La cinquième partie (p. 456-537) ouvre sur un intéressant commentaire de la loi d’amnistie des émigrés (1802) : on vit paraître chez certains exilés l’espoir « que Bonaparte avoit l’intention de remettre Louis dix huit sur le trône ; la fureur de rentrer est devenue aussi forte, que l’avoit été l’empressement à sortir au moment de l’emigration. Ce parti n’étoit ni sage, ni convenable » […] Vigoureux commentaires sur les constitutions qui se sont succédé depuis la Révolution, et critiques non moins vives des ecclésiastiques qui s’en accommodent : « J’aime à croire que le plus grand nombre des émigrés rentrés est demeuré attaché au Roi ». Longs détails sur l’agent royaliste Dutheil, ses missions pour les Princes, les soupçons qui ont pesé sur lui, sa participation à l’attentat de la machine infernale. Réflexions sur la politique de l’Empereur Paul Ier de Russie et d’autres souverains européens. Barentin explique longuement son rôle de conseil auprès de Louis XVIII, dont il suit les divers déplacements en Europe et expose la conduite politique.
La sixième partie (p. 538-614) est en grande partie consacrée aux affaires de l’Église. L’idée de réunir un concile épiscopal national à Paris fut écartée par Bonaparte, qui en mesurait les dangers ; en réveillant la foi des Français, il aurait mis en évidence les spoliations et les usurpations issues de la Révolution. […]
La septième partie (p. 615-670) est consacrée aux éphémérides des émigrés en Angleterre. Proclamation de George III, ordonnant aux étrangers venus de pays en guerre avec l’Angleterre depuis le 1er octobre 1801 (Paix d’Amiens), d’en sortir avant le 15 septembre 1803, sauf s’ils obtenaient l’autorisation d’y demeurer, « mesure sagement adoptée pour se mettre à l’abri de la propagation des principes revolutionnaires » : Barentin et trois commissaires firent le tri des demandes. Réunion d’un corps de volontaires anglais, pour la défense du pays ; Monsieur décida qu’en cas d’invasion, il se mettrait à la tête de ses troupes, à la suite du souverain anglais. Mariage de Mlle de Bourbon, fille naturelle du duc de Bourbon, dans la résidence du prince de Condé à Wanstead (23 novembre 1803). Publication d’un ouvrage de 38 évêques émigrés, De canonicæ expostulationes, adressé au Pape (janvier 1804). Signes de la « rage invétérée de Bonaparte contre les Bourbons » : sa tentative d’arrestation de Louis XVIII, l’enlèvement et l’assassinat du duc d’Enghien, la propagande après l’affaire de Pichegru et Georges. Craintes pour la sécurité du Roi, à Varsovie (juillet 1804) : tentative d’empoisonnement du Roi et sa famille. Déclaration de Louis XVIII à son peuple, interdite de publication en Angleterre (janvier 1805)
La huitième partie (p. 671-747) concerne le manifeste du Roi de Prusse depuis son quartier général d’Erfurt (9 novembre 1806). Auerstadt, Iéna, Friedland… Paix de Tilsit : « quel avilissement pour les Russes et les Prussiens ! quel danger que les principes professés par les françois, ne s’innoculent parmi les trouppes étrangères, et qu’elles n’apprennent à se révolter contre leurs souverains, pour seconder les projets d’envahissement du vil Corse ». Inquiétudes pour la sécurité de Louis XVIII à Mittau. Considérations sur la politique et la diplomatie anglaises, et l’invitation faite à Louis XVIII à se confiner à Edimbourg. […]
La Neuvième partie (p. 748-802) commence par la campagne d’Autriche (1809) : Vienne, Aspern (Essling). En Espagne : Talavera. Expédition anglaise aux Pays-Bas ; la captivité de PIE VII ; […] Mariage du duc d’Orléans [Louis-Philippe] avec la princesse de Naples. Scandale de la dissolution du mariage de Napoléon et Joséphine ; choix de l’Archiduchesse Marie-Louise d’Autriche, « victime infortunée », comme « concubine ». Désir du duc d’Angoulême de se ranger sous le drapeau anglais pour se battre. La propre situation de Barentin : « Jusqu’à l’époque de la mort de la Reine, il ne m’étoit pas venue dans l’idée de demander au Roi, de s’expliquer sur la nature de mes droits à la chancellerie de France ; je n’en doutois pas, il étoit constant que le décès du chancelier de Maupeou m’avoit investi de cette dignité, à raison de la survivance énoncée dans mes provisions, lors de la création en ma faveur de l’office de Garde des Seaux, survivance que n’avoit pu éteindre ma remise des Sceaux au mois de juillet mil sept cent quatre vingt neuf […] Dans le fait Sa Majesté m’a toujours regardé comme chancelier ; ce ne pouvoit être qu’à ce titre que j’étois honoré de sa confiance ; depuis le martire de Louis seize, je n’ai pas cessé d’entretenir avec elle [Marie-Antoinette] une correspondance suivie » (p. 780)… La « concubine » de Bonaparte donne naissance à un fils, ondoyé comme Roi de Rome.
Dans la dixième partie (p. 803-839) Barentin est en 1812 chargé par Louis XVIII, en prévision du retour de la monarchie en France, de « rassembler les matériaux propres à la reconstruction, ou à la régénération de ce grand édifice ». Le Code Napoléon, quoique de l’Usurpateur, contient de bonnes et utiles dispositions ; Barentin s’associe MM. de La Bourdonnaye, du Bourblanc, d’Outremont, et Malcors pour faire ce travail de synthèse ; examen des diverses propositions faites à Louis XVIII. Puis il évoque la Guerre d’Espagne, menée par Wellington, la Campagne de Russie : les revers de Bonaparte sont suivis avec attention. Démarches diplomatiques entreprises par Louis XVIII pendant la régence de Marie-Louise ; publication dans le Times d’une proclamation de Louis XVIII sur les institutions futures de son royaume (mars 1813).
La Onzième et dernière partie (p. 840-878) évoque le crépuscule de l’Empire : revers de Bonaparte en Allemagne, succès de Wellington en Espagne ; conduite du duc d’Orléans ; arrivée de Mme de Staël et de Moreau à Londres ; attitude de Bernadotte ; campagne de France. […]. Audience particulière accordée par le Roi à Barentin ; critiques portant sur la Constitution proposée par le Sénat (avril 1814) ; ses raisons pour ne pas accompagner Louis XVIII dans son retour en France. Le Roi récompense sa fidélité en nommant son gendre Dambray Chancelier : « Après être parvenu à la première dignité de l’Etat, qu’il m’est doux de voir mon autorité honorée de l’estime, et de l’amitié de personnes honnêtes ; ces sentiments précieux pour une âme sensible seront la consolation de ma vieillesse au sein de ma famille, et de mes amis, dont la tendresse et le souvenir seront toujours chers à mon cœur ».
Provenance :
Piasa, 7 mars 2007, n°360