CÉLINE, Louis-Ferdinand (1894-1961)

Lettre autographe (fragment ?) [à Robert le Vigan]
S.l.n.d [c. 1955], 1 p.1/2  in-4°

« Ni juifs, ni noirs, ni blancs, ni indiens n’existent devant le métissage jaune »

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Fiche descriptive

CÉLINE, Louis-Ferdinand (1894-1961)

Lettre autographe (fragment ?) [à Robert le Vigan]
S.l.n.d [c. 1955], 1 p.1/2  in-4°
Infime déchirure à la pliure centrale

Céline anticipe un grand remplacement des civilisations par la population asiatique


« Question Grand avenir – Toute la terre aux jaunes – ils sont dominants dans les mélanges – Leurs gamètes gagnent, tout est là – ils avaleront ruskos, boches, francailles, yankees – à coups de spermedominants dominants. Martiny qui remplace Montandon à l’école d’anthropologie me le disait encore hier – Ni juifs, ni noirs, ni blancs, ni indiens n’existent devant le métissage jaune – un coup de glotte ! Mais c’est pas nos oignons ! C’est pour dans un siècle ou deux ! et c’est le prochain achat de raviolis qui m’angoisse ! Il m’a perdu le Grand Avenir ! Toi aussi au fait, corgniaud ! Tes oignons ! »

[Céline improvise une petite fable au verso du feuillet :]

« Au moment du dénouement
Tous les Apôtres foutent le camp
Jésus Christ reste tout seul
Moralité : sa gueule ! »


Ses pamphlets antisémites et son intelligence avec l’ennemi pendant la Seconde Guerre mondiale valurent à Céline, on le sait, une condamnation durant son exil au Danemark, avant d’être acquitté d’un non-lieu. Plus tard il ne se cachera pas, à l’image de cette lettre, d’affirmer ses convictions et théories (ici sous couvert des dires du Docteur en médecine Marcel Martiny) auprès de ses proches et confidents. Dans un énième débordement, l’écrivain s’en prend ici violemment au peuple asiatique, une nouvelle cible, tout en y ajoutant un trait d’humour qui lui est propre.

Compagnon de cavale de Céline en Allemagne, le comédien Robert le Vigan (1900-1972) fut une vedette du cinéma des années 30 et 40. Il rencontra le succès dans des films comme Golgotha de Julien Duvivier, en 1935, où il y incarne le Christ. Il s’illustra aussi dans Les bas-fonds, de Jean Renoir, en 1936. Proche d’Arletty et Gen Paul, ce dernier le présenta vers 1935 à Céline avec qui il se lia d’amitié, habitant comme lui Montmartre. Il avait acheté un chat à La Samaritaine, mais dû s’en séparer au moment de divorcer de son épouse en 1943. C’est Céline qui adopta l’animal, le rebaptisant Bébert, dont les occurrences furent très nombreuses dans sa correspondance de prison. Robert Le Vigan se compromit durant l’Occupation en participant aux émissions de Radio-Paris, et, après le débarquement allié en Normandie, se barricada chez lui, avant de s’enfuir à Baden-Baden en août 1944 : il y retrouva Céline et le suivit ensuite à travers l’Allemagne, à Kränzlin près de Berlin puis à Sigmaringen, où il aggrava son cas en lisant là le bulletin quotidien de la radio collaboratrice Ici la France.
Brouillé avec Céline, il ne le suivit pas au Danemark et tenta de fuir en Autriche mais fut arrêté par les Américains et rapatrié en France. Incarcéré à Fresnes, il fut condamné en novembre 1946, entre autres à 10 ans de travaux forcés mais, malade, fut libéré en octobre 1948. Il s’exila alors en Espagne avant de gagner l’Argentine où il demeura jusqu’à sa mort.
Ayant refusé à son procès de suivre les injonctions de charger Céline, celui-ci lui rendit toute son amitié : alors que dans les premières versions de son roman Féerie pour une autre fois II (Normance), retraçant ses derniers jours à Paris et sa fuite, Céline avait décrit Le Vigan de manière féroce sous les traits du personnage « Norbert », il décida alors de supprimer les passages insultants et d’en écrire d’autres plus valorisants. Dans la trilogie germanique qui suivit, où Le Vigan apparaît cette fois sous le nom de « La Vigue », Céline ne conserva pas la même bienveillance, et, notamment dans Nord, fit de lui un portrait littéraire en homme dérangé, image vivante d’un monde détraqué.

Marcel Martiny (1897-1982), qui a remplacé George Montandon (1879-1944) était Docteur en médecine (Paris, 1925), et travaillait comme sérologue dans les laboratoires d’Alexis Carrel durant la Grande Guerre. Après avoir pratiqué la médecine de dispensaire, il devient médecin-chef adjoint de l’hôpital Léopold-Bellan (1933-1944), où il pratiqua l’acupuncture. Professeur à l’École d’anthropologie, il se fit spécialiste de « biotypologie humaine ». Parti en exil à Baden-Baden en même temps que Céline, il se ravisa et rentra en France où il ne fut pas inquiété. Il est mentionné dans les Cahiers de prison : « Martiny arrive. Il est compliqué… sournois […] Martini m’a trahi, il est parti un bon matin avec les cures. Grand ami du conseiller Schlemann… » (R4, p. 571). Après la Seconde Guerre mondiale, médecin-chef à l’hôpital Foch, Martiny publia de nombreux ouvrages, dont un Essai de biotypologie humaine (1948), et enseigna à l’École d’anthropologie.

Ce document est-il une lettre autographe ? Un fragment de lettre ? À sa première publication dans Le Monde du 15 février 1969 (pour la parution de Rigodon, paru à titre posthume), trois point séparent ce qui semble être une continuité du sujet mais pas nécessairement la partie restante de la lettre, accréditant donc la première hypothèse, mais sans certitude.

Provenance :
Autographes et documents historiques, Drouot, 18 décembre 1985, n°72
Puis collection Patrice Campesato

Bibliographie :
Le Monde, 15 février 1969, n°7494, Enfer et gloire de L.F Céline, Henri Janière, p. V, col. 3 (b)
Tout CÉLINE 4,
Liège, 1987, « inédite » p. 143-144, n°16 – Bulletin célinien n°235