Prenez une longueur d’avance
Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir nos nouveautés et annonces importantes.
En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité. Désabonnez-vous à tout moment.
Lettre autographe signée « Céline » [à André Rousseaux]
[Paris], 24 [mai 1936], 8 pp. grand in-4° sur papier quadrillé, à l’encre noire
« Je ne veux pas narrer, je veux faire RESSENTIR »
Lettre autographe signée « Céline » [à André Rousseaux]
[Paris], 24 [mai 1936], 8 pp. grand in-4° sur papier quadrillé, à l’encre noire
Nombreux repentirs, caviardages et surcharges de la main de Céline
Quelques décharges d’encre, marques de pliures de l’époque
Sous chemise-étui demi-veau à la Bradel, titre doré sur le dos, date en queue
Le roman français au défi de l’argot ou les fondements de l’esthétique célinienne
L’une des plus importantes, sinon la plus importante lettre de l’écrivain
« Une langue c’est comme le reste, ÇA MEURT TOUT LE TEMPS, ÇA DOIT MOURIR. Il faut s’y résigner, la langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens mourront aussi, bientôt sans doute, mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d’autres, ils auront pendant un an, un mois, un jour, VÉCU. Tout est là. »
« Une lettre capitale pour la compréhension de l’art poétique de Céline » (Henri Godard, Pléiade)
« Cher confrère
Tout d’abord ma très vive reconnaissance pour l’article que vous le tout premier vous avez bien voulu me consacrer. Je ne sais ce qu’il me faut admirer le plus, votre bienveillance ou votre courage ! Surtout que vous avez dû éprouver de votre public de très vives réactions. Il est plus (bien) facile de m’accabler que de me défendre ! Je le sais.
Maintenant aux querelles !
Griefs de l’argot : truc, procédé, manière, artifice… etc. !
Mais non ! J’écris comme je parle, sans procédé, je vous prie de le croire. Je me donne du mal pour rendre le « parlé » en « écrit », parce que le papier retient mal la parole, mais c’est tout. Point de tic ! Point de genre en cela ! De la condensation c’est tout. Je trouve quant à moi en ceci le seul mode d’expression possible pour l’émotion. Je ne veux pas narrer, je veux faire RESSENTIR. Il est impossible de le faire avec le langage académique, usuel — le beau style. C’est l’instrument des rapports, de la discussion, de la lettre à la cousine, mais c’est toujours de la grimace et du figé. Je ne peux pas lire un roman en langage classique. Ce sont là des PROJETS de romans, ce ne sont jamais des romans. Tout le travail reste à faire. Le rendu émotif n’y est pas. Et c’est lui seul qui compte. D’ailleurs cela est tellement exact que sans camaraderie, forcerie, complaisance, pénurie, on ne les lirait plus depuis longtemps ! Leur langue est impossible, elle est morte, aussi illisible (en ce sens émotif) que le latin. Pourquoi je fais tant d’emprunts à la langue, au « jargon », à la syntaxe argotique, pourquoi je la forme moi-même si tel est mon besoin de l’instant ? Parce que vous l’avez dit elle meurt vite cette langue. Donc elle a vécu, elle VIT tant que je l’emploie. Capitale supériorité sur la langue dite pure, bien française, raffinée, elle TOUJOURS MORTE, morte dès le début, morte depuis Voltaire, cadavre, dead as a door nail. Tout le monde le sent, personne ne le dit, n’ose le dire. Une langue c’est comme le reste, ÇA MEURT TOUT LE TEMPS, ÇA DOIT MOURIR. Il faut s’y résigner, la langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens mourront aussi, bientôt sans doute, mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d’autres, ils auront pendant un an, un mois, un jour, VÉCU. Tout est là. Le reste n’est que grossière, imbécile, gâteuse vantardise. Dans toute cette recherche d’un français absolu il existe une niaise prétention, insupportable, à l’éternité d’une forme d’écrire, une seule, en français ! le joli style ! la jolie momie ! Bandelettes ! Ne rien risquer. Vite en momie ! C’est le mot d’ordre de tous les lycées. Bandelettes ! Encore suis-je moins cruel qu’Élie Faure. « La plupart du temps les artistes sous prétexte d’art s’arrangent pour faire plus mort que la mort, ils lui ajoutent un poids spécifique que la mort n’a pas. La mort possède encore une espèce de vie… »
Votre ami
Céline »
Paru le 12 mai 1936 chez Denoël, alors que se déroulent des événements politiques importants, Mort à crédit suscite une vive polémique dès sa sortie. Une large majorité de comptes rendus lui est défavorable. Jadis encenseurs du Voyage, Léon Daudet et Lucien Descaves, pour qui Céline fait imprimer des exemplaires nominatifs de Mort à crédit, tournent le dos à l’écrivain. Obscénité, grossièreté du vocabulaire ou encore désarticulation de la syntaxe sont autant de griefs portés contre le roman : « Pourquoi […] Céline s’obstine-t-il à se servir d’un style exécrable et qui, malgré son aspect de révolte et de libération, est, au fond, rempli de procédés bassement littéraires » (La Dépêche de Toulouse, 9 juin). Les critiques assassines sont légion : le livre est éreinté. Cette hostilité critique révèle le choc provoqué par une écriture en rupture avec les normes du roman traditionnel, rupture amorcée quatre ans plus tôt avec Voyage au bout de la nuit et parachevée avec Mort à crédit.
« Le prodigieux génie verbal de Céline » (André Rousseaux, Le Figaro, 23 mai 1936)
Journaliste pour le supplément littéraire du Figaro, André Rousseaux est le tout premier à publier un article laudatif du roman, le 23 mai, donnant le contrepied au reste de la vindicte. Dans sa réponse à Rousseaux, Céline explicite pour la première fois les fondements de sa poétique : « Je ne veux pas narrer, je veux faire ressentir ». La réponse de Céline dépasse ici la simple défense : elle constitue un véritable manifeste esthétique. Pour l’écrivain, l’enjeu central est celui de l’émotion, conçue comme seule garante de la force romanesque, et obtenue par une langue du « parlé » transposée à l’écrit.
Cette lettre occupe ainsi une place essentielle dans l’esthétique célinienne. Comme le souligne Henri Godard, « Nulle part ensuite, ni dans les Entretiens avec le professeur Y, ni dans les propos tenus à l’occasion de la mort de Trignol, Céline ne donnera d’aperçus aussi profonds sur son recours à la langue populaire et à l’argot que dans cette lettre écrite sous le coup de sa déception devant l’accueil fait à Mort à crédit » (Romans, t. 1, Pléiade, p. 1413). Une déception mais aussi une rage transparaissent dans cette lettre-manifeste. Si Céline remercie d’abord son correspondant dans une écriture relativement maîtrisée, la rupture est marquée dans le texte au bas de la première page : « Maintenant aux querelles ! ». Touché à vif, l’écrivain voit sa graphie devenir progressivement fiévreuse et jalonnée de ratures, traduisant l’intensité émotionnelle du propos. Prenant la mesure de l’importance du texte, Rousseaux fait publier dans Le Figaro du 30 mai plusieurs extraits de la lettre. Ces extraits firent ensuite l’objet d’innombrables commentaires et études universitaires (voir Bibliographie des articles de presse & des études en langue française consacrés à L.-F. Céline – 1914-1961, Jean-Pierre Dauphin, éd. Du Lérot, 2011).
De la désastreuse réception critique du roman, entre hostilités et silences, Céline, l’orgueil blessé, est assailli par le ressentiment et cherche des coupables. Tenant Mort à crédit pour son véritable chef-d’œuvre, il se manifestera dix-huit mois plus tard, publiquement cette fois, dès l’ouverture de Bagatelles pour un massacre. Ainsi l’« émotion », pensée comme garante de la force littéraire selon l’écrivain, est avant tout distribuée aux « pauvres », du fait des souffrances qu’ils ont traversées. À l’inverse, le « bourgeois » serait, lui, dénué d’émotions, sauf d’« émotions lycéennes, des émotions livresques ».
Provenance :
André Rousseaux ; Catherine Rousseaux-Pélissier (par descendance) ; puis collection particulière
Bibliographie :
Romans, t. I, éd. Henri Godard, Pléiade, 1981, p. 1119-1120 ; Lettres, éd. Henri Godard et Jean-Paul Louis, Pléiade, 2009, n°36-28