COCTEAU, Jean (1889-1963)

Lettre autographe signée deux fois « Jean Cocteau » et « Jean » à Michaël Smithies
Saint-Jean-Cap-Ferrat, 3 juin 1956, 6 pages in-8° avec enveloppe

« L’art échappe au progrès »

EUR 950,-
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Fiche descriptive

COCTEAU, Jean (1889-1963)

Lettre autographe signée deux fois « Jean Cocteau » et « Jean » à Michaël Smithies
Saint-Jean-Cap-Ferrat, 3 juin 1956, 6 pages in-8° avec enveloppe autographe

Longue et belle lettre de Jean Cocteau sur sa prochaine réception comme docteur Honoris Causa à l’université d’Oxford


« Mon cher Michael
Je vous suis très reconnaissant, […] mais pour rien au monde je ne voudrais entrainer Francine [Weisweiller] dans une aventure désagréable. Le matin, à la demande du secrétaire du vice Chancelier (New collège) j’ai de nouveau envoyé mes mesure en lui expliquant pourquoi je désirais porter un costume qui me soit propre et que je puisse emporter en France. […] Le 10- je dinerai chez Lord Beaverbrook, le 11 je déjeunerai à notre ambassade et vers 7h je serai au Radolf où nous mettrons ensemble au point tout notre programme. […] J’ai été accablé de remords pour des besognes (que je refuse) en marge de notre programme. La télévision voulait me faire présenter la Tour de Londres et autres folies qui ne me représentent que de la fatigue sur l’estrade maudite de l’actualité. Je déteste les réunions mondaines et si la Garden party n’était pas obligatoire je me serais caché dans ma chambre d’hôtel pour ne pas m’y rendre. La seule chose qui m’importe est de vous voir, d’assister au cérémonial du 12, et de prononcer le discours du 14. Le reste est du domaine de la corvée (sauf les repas avec les amis de mes amis.) Vous savez que je m’efforce de vivre à contre époque et comme s’il s’agissait du Weimar de Goethe ou du Ten O’Clock de Mallarmé. Car nul ne s’avise de comprendre que l’art échappe au progrès et ne se fabrique pas à la machine. Ma lettre au laboratoire du Brigadier Firebace est restée sans réponse. Ce qui m’étonne… mon ami Denis Saurat était en contact avec leurs travaux.
Salut et embrassades de votre jean Cocteau.
PS :
Une dernière question de votre « raseur » et ami
Depuis mes misères de peau je ne me rase qu’avec le rasoir électrique. Or, il arrive que dans certains hôtels qui ne veulent pas se moderniser on ne trouve aucune prise pour les rasoirs. D’après ce qu’on me dit sur Randolf [sic – Macdonald Randolph Hotel] il y a des chances pour que ce danger me menace et les petites bêtises peuvent devenir un obstacle considérable lorsqu’un étranger s’explique mal dans la langue.

Renseignez-moi et si vous voyez que le Randolf oblige sa clientèle à employer le Gilette – n’hésitez pas à mous loger dans un autre hôtel – avec une voiture (nous en avons une) les petites distances ne comptent pas.
Si je vous embête avec cette histoire ridicule c’est que la chose m’est arrivée en Espagne et que je ne savais pas comment sortir de l’embarras dans une auberge andalouse.
Faites le détective et jetez un coup d’œil à Randolf.
Mais je crois que vous exagérez à cause de cette pensée (la mienne) qui pousse Nietzsche à médire sur l’Allemagne et qui me pousse à croire la France dans son lit de mort.

(Savez-vous que Nietzsche possédait une des premières machines à écrire qu’on avait exportée à dos de mulets sur les montagnes de Sils Maria2)
Je vous embrasse et jure de ne plus vous importuner. Jean »


Le 12 juin 1956, Jean Cocteau est promu au grade de docteur ès lettres honoris causa par l’Université d’Oxford. Deux jours plus tard, il y prononce un discours, largement axé sur la poésie.