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Manuscrit autographe en premier jet pour son poème Sirène-anémone
S.l.n.d. [1929] 9 p. in-4° à l’encre noire ou au crayon
« C’est l’empire des sens anémone l’ivresse / Et le sulfure et la saveur d’un sang chéri / La légitimité de toutes les caresses / Et la mort délicieuse entre des bras flétris »
Manuscrit autographe pour son poème Sirène-anémone
S.l.n.d. [1929] 9 p. in-4° à l’encre noire ou au crayon
Le tout sur trois types de supports : papier pelure (3 f.), papier à carreaux (4 f. dont un en recto-verso) et papier vélin (1 f.)
Manques angulaires sur les deux premiers feuillets ; le premier mineur, le second plus important mais qui toutefois ne semble pas rogner sur la composition même du poème. On distingue le début d’un mot rogné par la déchirure : ce feuillet a-t-il été déchiré par Desnos lui-même, insatisfait d’une partie de ses recherches ? Les quatre feuillets suivants sont quant à eux bien complets, avec de très légers défauts usuels du temps (brunissures, micro-déchirures aux marges etc.). Le dernier feuillet, qui ne comporte que quatre vers au crayon, est à en-tête de l’ « America Export Film C° / A. de la Rivière. » Au verso de celui-ci a été rédigé d’une main inconnue « Sirène-anémone / manuscrit complet ».
Outre les innombrables caviardages, surcharges et rajouts marginaux, Desnos a dessiné le portrait d’un homme vu de profil.
Sirène-anémone ou la passerelle amoureuse entre Yvonne et Youki
L’un des deux manuscrits connus de ce poème monumental, celui-ci le seul en mains privées
Le plus long poème de Desnos, ici en tout premier jet et fragmentaire, totalisant 134 vers sur les 242 publiés, avec d’innombrables variantes inédites
« C’est aussi beau que ce que vous pouvez connaître de plus beau dans le genre, Baudelaire ou Ronsard » (Antonin Artaud)
Un manuscrit génétique permettant de rendre compte du processus créatif de Robert Desnos :
Tout amateur de la poésie de Desnos identifie immédiatement cet incipit :
« Qui donc pourrait me voir
Moi la flamme étrangère
L’anémone du soir
Fleurit sous mes fougères
Ô fougères mes mains
Hors l’armure brisée
Sur le bord des chemins
En ordre sont dressées »
Demeuré inconnu aux chercheurs et universitaires, ce manuscrit de Sirène-anémone se présente sous forme elliptique : on retrouve couchés sur le papier 134 vers sur les 242 du poème final. La différence des supports et des moyens d’écriture utilisés par le poète témoigne instantanément d’une composition à la fois laborieuse et échelonnée sur plusieurs époques. Un premier mouvement réunissant les trois premiers feuillets en papier pelure forme les quatorze premières strophes. On peut d’emblée remarquer que Desnos est en frénétique recherche de musicalité, caviardant parfois rageusement jusqu’à rendre difficile la lecture des mots ou des vers écartés. Ce sont par endroits des strophes entières que le poète a biffé, jusqu’à changer radicalement leur structure.
Ainsi, la strophe :
« Nulle armure jamais ne garda notre cœur
de la floraison lente
De la fl
De votre apparition fougères dont où [surcharge] la flamme
Dort d’un premier sommeil »
devient :
« Nulle armure jamais ne valut votre angoisse
Fougères pourrissant parmi nos souvenirs
Mais vous charbonnerez longtemps sous nos cuirasses
Avant la flamme où se cabrant pour mieux hennir »
S’ensuivent quatre feuillets sur papier à carreaux, dont l’un a été entièrement rempli sur chaque face. Un autre feuillet ne laisse apparaître qu’un quatrain isolé et caviardé par endroits. De ces quatre feuillets, on remarquera tant une intensité d’encre qu’une graphie fort variable au gré des recherches du poète. Notons en outre que si l’ordre des strophes demeure à peu près cohérent sur les trois premiers feuillets, la composition du poème sur les feuillets à carreaux ne respecte pas toujours l’ordre chronologique de l’état final du poème, témoignant là encore d’une rédaction espacée dans le temps.
Un dernier feuillet, cette fois rédigé au crayon, restitue quatre vers avec toujours d’importantes variantes en regard du texte final :
« Et ces phrases tordues comme notre amour même
Et que je murmurais [« Et que nous nous disions » dans le manuscrit] lorsque minuit blafard
Posait ses maigres doigts sur des visages [« sur nos figures »] blêmes
Séchant les yeux mouillés et barbouillant les fards [« mes yeux mouillés et maculant ton fard »] »
Sirène-anémone paraît sans prépublication dans le recueil Corps et biens, le 5 mai 1930, chez Gallimard. Celui-ci rassemblant la majeure partie de l’œuvre de Desnos de 1919 à 1929, comme un « journal en marge de sa vie », il constitue un recueil faisant œuvre de premier bilan pour le poète, qui n’avait encore jamais publié en volume. Le présent poème s’inscrit comme la clôture d’une séquence, débutée avec À la mystérieuse (1926) et Les Ténèbres (1927), dont les images marines et forestières, éminemment prégnantes, contrastent avec les inspirations amoureuses du poète. Derrière ce titre au prénom double semble s’esquisser une transition. Dans Corps et biens de Robert Desnos, Marie-Paule Berranger souligne l’inexorable déclin d’Yvonne George, l’étoile disparue prématurément à l’âge de trente-trois ans, dévastée par la tuberculose et l’opium, au profit de Youki, l’éternelle figure de la sirène : « À la mystérieuse, en 1926, et Les Ténèbres en 1927, puis Sirène-anémone constituent un journal de la vie amoureuse, où se devine l’amour sans espoir d’une Eurydice qui se refuse obstinément à quitter ses enfers familiers et y poursuit obstinément sa propre destruction. » (ibid., Gallimard, coll. « Foliothèque », 2010, p. 70.) Ce vers déchirant n’est-il pas la parfaite illustration d’une Yvonne consumée par ses propres excès : « La plus belle et la plus fatale la comète [« l’étoile » dans le présent manuscrit] le destin de larmes et / d’éternels égarements ». Sirène-anémone définit ainsi la passerelle amoureuse entre deux femmes, deux ans avant que Siramour ne redécouvre un nouvel équilibre en la figure de Youki.
Rédigé un an avant la parution du volume, Sirène-anémone est d’autant plus capital qu’il marque un renouvellement dans l’œuvre de Desnos. Si l’essentiel des poèmes qui jalonnent la période 1919-1929 obéit à l’esthétique de l’ode, Sirène-anémone marque, avec De silex et de feu, une diversification en jouant avec des quatrains d’hexasyllabes tout en mêlant alexandrins et vers libres dans une même coulée, renforçant la fluidité. Desnos vient rompre avec certaines formes du merveilleux surréaliste. La sensibilité exprimée dans le poème, que l’on peut étendre à d’autres pièces du recueil telles que L’Aveugle ou Mouchoir au Nadir, sera diversement appréciée par ses contemporains : dès le premier numéro du Surréalisme au service de la révolution (1930), Aragon fustige « l’absurde délectation qui s’étale aux quinquets de l’alexandrin ». Breton, de son côté, en réaction au pamphlet Un cadavre dirigé contre lui, dénonce « une grande complaisance avec soi-même », avant de saluer, dans ses Entretiens (1952), « le goût romantique du naufrage », porté par Corps et biens.
On recense un seul autre manuscrit de ce poème, sous forme de mise au propre, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (cote 7119-24).
Provenance :
Ancienne coll. Jean de Palacio
Bibliographie :
Œuvres, éd. Marie-Claire Dumas, Quarto Gallimard, 1999, pp. 567-574