GENET, Jean (1910-1986)

Manuscrit autographe
S.l.n.d. [c. 1969], 4 p. in-4° en recto simple, sur papier ligné, au feutre noir

« Toutes nos paroles sont la projection sur les autres hommes de notre volonté de domination »

EUR 5.000,-
Fiche descriptive

GENET, Jean (1910-1986)

Manuscrit autographe
S.l.n.d. [c. 1969], 4 p. in-4° en recto simple, sur papier ligné, au feutre noir
Filigrane : « A.M.C » orné d’un profil de tête de cheval
Nombreux caviardages et surcharges, foliotation au coin supérieur droit de chaque feuillet

Axiomes de la domination blanche politique, économique, religieuse, culturelle et patriarcale à travers une analyse radicale des rapports de pouvoir

« Le pouvoir du blanc qui se croit supérieur aux noirs et aux autres. Je sais que ce mépris dissimule la volonté d’utiliser une main d’œuvre qui nous livre non seulement son travail mais la matière première qui était sur son sol »

Manuscrit inédit et en premier jet


« Il ne s’agit pas d’un simple malaise, et qui serait passager. C’est un mal profond dont tous les hommes souhaitent arracher d’eux-mêmes et des autres la racine. À qui peut servir une révolution si elle ne permet pas le changement des rapports entre les hommes, au niveau le plus humble, si elle n’a pas pour but principal que chaque rencontre, nouvelle ou non […] ne soit source d’émerveillements ? […] 
Nous ne pouvons rien nous dire, et les nombreux dialectes parlés ne sont pas en cause – mais rien nous dire de vrai car toutes nos paroles sont la projection sur les autres hommes de notre volonté de domination.Depuis longtemps – est-ce depuis toujours ? cette volonté de domination sous-entend les rapports des hommes, dans le monde entier, et elle se confond assez exactement avec les ordres hiérarchiques, sociaux ou religieux, avec les pouvoir politiques et policiers, avec les situations qui opposent, dans toutes les confrontations, capitalisme et prolétariat, enfin, et ceci est plus fortement ressenti depuis plusieurs années dans les rapports entre les pays colonialistes et colonisés.
[…] 
Les pouvoirs de dominer sont la force brutale ou le mépris qui rend invisible celui qu’on méprise
[…] La délégation d’un acte brutal – je ne parle même pas d’injustice tant il va de soi que tout acte de supériorité méprisante détruit toute justice – en une série d’actes de même nature, contamine la vie du monde entier. Ou bien nous sommes vulnérables physiquement et notre mépris est silencieux ou à peine murmurant, ou nous sommes armés et nous exigeons des autres la déférence et l’humilité.
Il semble que je me propose de dénoncer – une fois de plus et plus mal – ce que les révolutions n’ont pas réussi à détruire, ce qui subsiste, ce qui subsistera peut-être toujours dans chaque homme : la volonté de dominer et la force – ou plutôt non, pas la force, la sottise de mépriser.
On espérait que c’est d’abord en opérant au niveau de la lutte de classe et des inégalités économiques, que les révolutions viendraient à bout de ce qui, semble-t-il, est ressenti de plus en plus, avec la plus grande cruauté. En aucun pays la révolution socialiste n’a été menée de façon à diminuer l’injure que l’on fait à tout homme en exerçant contre lui un acte ou une parole d’autorité qui ne suppose pas chez lui la contrepartie d’une réponse possible d’une aussi grande intensité. C’est, derrière un mur très opaque, que les hommes se retranchent quand il commettent contre l’homme une agression.
[…] 
Pacotille. Le pouvoir du blanc qui se croit supérieur aux noirs et aux autres. Je sais que ce mépris dissimule la volonté d’utiliser une main d’œuvre qui nous livre non seulement son travail mais la matière première qui était sur son sol
[…] C’est vrai, apparemment, en fait le mépris du blanc – nommer racisme le racisme – est d’autant plus après que les anciens colonisés se révoltent, veulent leur indépendance nationale et culturelle, et des égaux aux salaires des blancs. Tout se passe donc comme si le racisme devenait de plus en plus venimeux à mesure que les blancs perdent la possibilité d’exercer leur paternalisme. Où sont les bons nègres ? les bons Mahomet ? les bons boys ? […] 
Il faudrait se demander où, finalement, réside le pouvoir, c’est-à-dire non seulement de légiférer, mais d’exécuter et de punir. Épars – distincts peut-être mais non indépendants – ces pouvoirs sont dilués parmi trop d’hommes pour que chacun n’en possède que l’apparence. Que signifie la décision d’un président quand le secrétaire chargé du cachet doit d’abord aller aux chiottes : le président doit attendre et avec lui l’ordre qu’il veut donner. L’homme de pouvoir – celui qui a les titres et les honneurs – dépend de sous-ordres qui s’empressent, ou qui ralentissent la diffusion de l’ordre présidentiel.
Pacotille les pouvoirs de la police, même quand ils paraissent souverains, obtenus par la crainte de la torture et par les humiliations
[…] les menottes à ceux qu’elle tient pour coupable […]Il est difficile de lui échapper. Si chaque pays suscite ou laisse se développer sa propre police, il est facile de comprendre qu’une police uniforme veut noyer le monde : ce sera la cinquième internationale, la policière. […] 
Les représentants de cette internationale s’invitent, il s’échangent des diplômes, des méthodes, des chiens enragés, des gammes de gaz-hilarants, lacrymogènes, paralysants – ils se convient généralement où valsent les légions d’honneur avec les décorations nationales et les femmes, ils échangent des techniques d’encerclements
[…] je m’arrête, cette énumération me fatigue et m’emmerde. […] »


Phénoménologie de la domination blanche
On retrouve ici une théorisation radicale de ce que Genet nomme une « volonté de domination » structurelle, à savoir les ordres hiérarchiques, pouvoirs policiers et rapports coloniaux. L’auteur distingue deux instruments de cette domination : la force brute et le mépris, lequel « rend invisible celui qu’on méprise ». Le racisme blanc y est explicitement nommé et analysé comme mécanisme économique autant qu’idéologique dont la virulence s’accroît, selon Genet, à mesure que les anciens colonisés revendiquent leur indépendance.

Un engagement forgé par le théâtre anticolonial
Les Paravents (L’Arbalète, 1961), créées au début des années 1960 en pleine guerre d’Algérie, constituent à l’époque une attaque frontale contre la domination coloniale française. Genet relie lui-même cette pièce aux Nègres (L’Arbalète, 1958) en affirmant y avoir « mis en scène la nécessité d’une lutte révolutionnaire des Noirs et des Algériens ». Après une longue crise d’écriture consécutive au suicide de son amant Abdallah, Genet retrouve la plume non pour la fiction, mais pour l’analyse politique directe. Ce manuscrit restitue ici pleinement l’ethos de ses textes et articles regroupés dans L’Ennemi déclaré, publié à titre posthume (Gallimard, 1991).

Provenance :
Coll. particulière

Littérature :
Les valises de Jean Genet, Albert Dichy, IMEC, 2000

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