MAURRAS, Charles (1868-1952)

Lettre autographe signée « Charles Maurras » à Louis-Xavier de Ricard
S.l, 31 décembre [1892], 15 p. in-8° montées sur onglet dans une reliure de Michel Kieffer

« Je vous avoue que je suis antijuif sans être antisémite. Les juifs, à mon sens, forment un état dans l’état : c’est le seul qui subsiste aujourd’hui dans notre France unitaire et centralisée, et de là vient son danger »

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Fiche descriptive

MAURRAS, Charles (1868-1952)

Lettre autographe signée « Charles Maurras » à Louis-Xavier de Ricard
S.l, 31 décembre [1892], 15 p. in-8° montées sur onglet dans une reliure de Michel Kieffer
Lettre reliée sous demi-maroquin à bandes, filets dorés sur les plats. Dos lisse, titre doré. Reliure par Michel Kieffer (années 30), en parfait état.
La reliure est enrichie d’une lithographie originale représentant un portrait une Charles Maurras par Auguste Leroux

Longue missive inédite de 15 pages du jeune Maurras, deux ans avant qu’il n’amorce sa conversion au principe monarchique – Cette lettre, capitale, tant par la variété des sujets qu’elle aborde que par leur profondeur, laisse déjà entrevoir le socle futur de la pensée maurassienne 


« Monsieur et cher confrère
Me pardonnerez-vous ? Il y a cinq grandes semaines que je songe à répondre à la lettre excellente que vous avez voulu m’écrire le 23 novembre dernier. Je profite du jour de l’an pour vous mander enfin, avec mes meilleurs souhaits de bonne année, cette réponse dont je vous suis redevable depuis si longtemps.
La fin rapide du Langdocian nous a fort chagrinés [Frédéric] Amouretti et moi ; mais c’est une fin transitoire, et ceci nous rassure bien. Vous allez reprendre la campagne avec une revue, sur un plan plus large et dont les résultats seront plus heureux. Le Langdocian était d’ailleurs excellent. Avec la Cigale d’Oc, il tenait la tête de la presse d’Oc et je ne pense pas que son action ait été inutile. Vous aviez des détracteurs à la fois très intelligents et très ardement dévoués à l’idée fédéraliste. […]
Les gens de la Revue Bleue ont pu d’aventure [lire] mon article en ce moment. Ils le tiennent en réserve pour plus tard. Il paraîtra dans quelques semaines ou quelques mois. Pauvre article ! Tendre fédéralisme à l’eau de rose. Il sera probablement intitulé séparatisme ou décentralisation et il est bien certain que je n’y ai pas dit le quart de mes pensées. Vous aurez une épreuve la veille du jour où il devra paraître.
M. Ferrari est, en effet, le plus charmant des hommes. Mais il a, comme beaucoup de sceptiques d’aujourd’hui, une sorte de fanatisme, de « religion du scepticisme » qui est, assurément, la plus grande chinoiserie que je connaisse. Un sceptique sincère devrait arborer les esprits religieux, convaincus et un peu sectaires : car ne lui donnent-ils pas le plus savoureux et le plus vivant des spectacles ? Mais non. La tolérance, la modération, la peur de conclure, voilà leurs dieux à tous, qu’ils s’appellent Masuard ou Ferrari […] Pour moi, qui ait à cœur de réparer l’oubli bien involontaire où j’ai laissé Au bord du… et Autour des Bonaparte. Je parlerai bien volontiers – à la Baguette de France, peut-être ! – de votre Esprit politique de la Réforme. Malgré des désaccords sans doute très graves, – je vous avoue que le protestantisme est un peu ma bête noire, – il ne sera pas difficile de trouver là-dessus des conclusions communes, c’est-à-dire fédéralistes.
Je suis tout à votre disposition pour des renseignements et des documents sur votre idoles romane, et même sur le mouvement littéraire à Paris. Je ferai en sorte de vous les envoyer dès le reçu de vos questions par retour du courrier. Passerez-vous bientôt à Paris ? Ayez la bonté de nous prévenir, afin que nous organisions qque chose. Les jeunes qui nous viennent, [sont] de plus en plus nombreux. Hier soir, nous avons eu une réunion au café Voltaire. Radiguer y est venu. Il a fait un excellent effet. Nous tacherons de continuer la campagne de concert. Car il faut à tout prix que des septentrionaux se joignent à nous. Autrement, nous serons accablés sous la vielle imputation de séparatisme. Je la méprise infiniment pour ma part, car je me sens français autant que provençal, mais je la redoute pour notre idée.
Ne serait-il pas excellent de capter notre mouvement de réprobation qui se forme contre la finance cosmopolite en nous intitulant : Le parti national de la fédération – ou, si parti national rappelle trop Boulanger, le parti de la fédération nationale. Quel que soit le mot choisi, il serait important de nous montrer chauvin par quelque côté. Nous y gagnerons la répression d’une accusation dangereuse et un concours nouveau, celui de l’esprit national qui se réveille. J’aimerais assez que, sans nous confondre avec les antisémites ni les déroulédistes, nous pressions qque chose de leur devise : La France aux Français, quitte à ajouter la province aux provinciaux, la Commune aux membres de la communauté. Car je suis communaliste, autant que fédéraliste, étant originaire d’une de ces petites communes du midi qui jusqu’en 1789 ont formé des espèces de Républiques indépendantes ? Quelle émotion j’ai eue l’été passé à feuilleter les registres des assemblées municipales de mon Martigues ! Et ce que je suis humilié d’entendre raisonner mes compatriotes d’aujourd’hui, abaissé par cent ans de pseudo-liberté ! Mais ils se relèveront, et j’ai formé là-bas un petit noyaux « localiste » très ardent et très passionné.
Je reviens à la question nationale qui me passionne aussi beaucoup. Dites-moi, s’il vous plaît, votre opinion à cet égard. Il ne s’agit pas d’une alliance, mais d’une précaution à prendre contre une objection trop facile.
Sur le fond de la question, je vous avoue que je suis antijuif sans être antisémite. Les juifs, à mon sens, forment un état dans l’état : c’est le seul qui subsiste aujourd’hui dans notre France unitaire et centralisée, et de là vient son danger. Sous le régime fédératif, on pourrait rendre aux juifs leur nationalité, en prenant contre eux quelques indispensables précautions. Mais nous discuterons ces choses, dans nos assemblées de province, et lorsque que le fédéralisme aura triomphé. Il s’agit aujourd’hui de marcher ensemble et de chercher nos alliés où nous pourrons.
Amourette a lâché La Libre Parole [journal antisémite lancé par Édouard Drumont en avril 1892], depuis de long mois. Le journal est vraiment très hostile au midi. Mais il ne l’est point à l’idée fédéraliste. Dumont ne perd jamais une occasion de foudroyer la centralisation napoléonienne. Comment cela s’arrange-t-il avec son ancien bonapartisme, je n’en sais rien, ni peut-être lui-même.
Je ne voudrais pas non plus que me idées nationalistes vous fissent croire que je sois le moins du monde hostile à l’alliance latine. Je crois à la fédération des peuples romans, parmi lesquels je tiens à comprendre la Grèce. La Grèce est ma chimère et mon rêve de tous les jours. L’esprit latin tout seul me semble sec et rude, un peu « protestant » passez-moi l’expression, et j’incline à penser qu’italiotes et Gaulois, Hellènes, Ioniens appartenaient tous à la même souche pélagique. Je n’admets pas ou du moins j’incline infiniment à rejeter la théorie néo-latine de la formation du français et je fais grec – au grec mystérieux, un peu sauvage et rustique, retrouvé par un érudit de mes amis que j’estime et honore fort, – une part très considérable… grec ou latine – disons méditerranéens pour y comprendre les arabes et les Phéniciens. Nos peuples sont les premiers dans le passé – et peut-être qu’il dépend de nous qu’ils soient relevés d’ici peu et en état de tenir tête à l’invasion anglo-germaine qui commence à courir le monde. Fuore Barbaro ! Romanisme, fédéralisme, tout cela, du moins, n’y nuira pas.
Pardon, n’est-ce pas, de ces amplifications. Vous les jugerez un peu jeunes, comme je fais. Mais n’est-ce pas l’expression du sentiment qui nous anime et ne sont-ce pas des phrases pareilles qui nous vaudront peut-être un jour l’adhésion de tous nos « pays » ? Il me surprend beaucoup que Socrate et Jésus n’aient pas suffit à réhabiliter les bavards… […]
Je pense qu’il n’y a plus que deux termes possibles dans le cas où nous sommes : césarisme ou fédéralisme. Et comment le césarisme durerait-il ? Je sais très bien qu’il y a la « dictature ouvrière » dont Barrès a parlé, le marxisme qui vous écœure et que je hais aussi – mais où sera la force pour l’organiser ? Je vois beaucoup de forces destructrices. Je n’en aperçois point de créatrice, hormis celle que nous tentons de mettre en mouvement.
A vous mon cher confrère, en mes meilleurs souhaits de bonne année.
Charles Maurras »


Provençal influencé par la pensée de Mistral, Charles Maurras fit partie jusqu’en 1892 du Félibrige, mouvement pour la renaissance de la langue d’oc. Il fut ensuite sensible aux idées de Barrès, de Renan et d’Anatole France. À l’écriture de cette lettre, l’écrivain mène une ardente campagne fédéraliste à l’intérieur du Félibrige. On ne connaît pas d’occurrence plus ancienne sur les sujets qu’il aborde ici, tel le boulangisme ou le marxisme. Pas encore royaliste (il se sera en 1895), cette période est pour le jeune Maurras à la croisée l’engagement politique et intellectuel de sa pensée.
Charles Maurras exerça une très grande influence sur la vie intellectuelle française tout au long du XXe siècle, et encore de nos jours.

Louis-Xavier de Ricard (1843-1911) est un poète, écrivain et journaliste. Originaire de Marseille, il fut l’éditeur de La Revue du progrès, dans laquelle fut publié le tout premier poème de Verlaine, Monsieur Prodhomme, en 1863.