[NIETZSCHE] VALÉRY, Paul (1871-1945)

Lettre autographe signée deux fois, « F. Nietzsche » et « Dr. F.N. » à André Fontainas
Leipzig, s.d. [mai 1899], 4 p. in-8° sur bifeuillet, petit deuil, à l’encre noire et rouge

« L’ingomplet n’être bas mon fort »

EUR 9.500,-
Fiche descriptive

[NIETZSCHE] VALÉRY, Paul (1871-1945)

Lettre autographe signée deux fois, « F. Nietzsche » et « Dr. F.N. » à André Fontainas
Leipzig, s.d. [mai 1899], 4 p. in-8° sur bifeuillet, petit deuil, à l’encre noire et rouge
Très légères décharges d’encre, liseré de deuil frotté par endroits, pli central et petite déchirure restaurés

Fameuse lettre de Valéry, pleine d’allusions et de malice, parodiant Nietzsche dans un français phonétique

« Monsir Falerïe êdre, lui, un Dype blaisant, chamais zérieux. Che le rengondre souvent tant les Lieux maufais où che dravaille l’amusement dranscendantal à 20 marks le folume »

De la bibliothèque du colonel Sickles


En-tête de la lettre, Valéry a finement exécuté un premier dessin, dans toute la largeur de la page, représentant le : « NIETZSCHE-ARCHIV-HOTEL » au pied des montagnes (référence au Nietzsche-Archiv, fondé en 1894 par Elisabeth Förster-Nietzsche à Naumburg puis transféré à Weimar, en 1896. En 1897, elle s’installe dans la villa « Silberblick » afin de pouvoir accueillir et soigner son frère. Friedrich Nietzsche meurt dans cette maison, le 25 août 1900). Le soleil levant, figurant juste au-dessus de la chaine de montagnes, est-il celui du Morgenröte (Aurore) de Nietzsche ? Juste à droite du dessin apparaît le nom de Von Schwartzkoppen, l’attaché militaire impliqué dans l’affaire Dreyfus, alors au cœur de tous les débats.

« Monsir !
Monsir Falérï m’a afre tit fu n’ave goûté tu le blaisir foulu en tégusdant mein de joix de mein œufre tans l’exellente dradugtion Alpert.
Dant pire bur fus !!
Liçez tonc le dout endier Zarathoustra et t’apord le Pien und die Mal et buis fus ferrez.
L’ingomplet n’être bas mon fort. Cebendant, en fotre pon goût vondamendal nazional, bour gombrendre et aimer, bleine che confiance pour ai
. Fous êdes Poède gomme Je suis ubermensch, et fu êdes tans l’Octroi Paris Service gomme che suis tan l’Imperial-Royal-Mental-alienation – assiciation – associé.
Nous bouvons nous gomprende. C’est un zimble Malentendu. Monsir Falerïe a, t’ailleurs, pien voulu me bromettre en Bersonne qu’il verait aubrès de fus ses Ervorts. Che dézire drès fifement que Mes Œufres vassent l’Ornement de votre Solidude. Foyez, douchez gomme che suis spiriduel – intellichent ce Madin ? C’êdre merfeilleux ! Che me sens dont lécher, lécher ! Monsir Falérie me dit que che souis un dype tant le chenre de un patard de Scholl et de Sâpphô. Mais, Monsir Falerïe êdre, lui, un Dype blaisant, chamais zérieux. Che le rengondre souvent tant les Lieux maufais où che dravaille l’amusement dranscendantal à 20 marks le folume.
Nous audres allemands nous aimer la choie und la critik. Fus audres Vranzous fus aimez la boesie opskür et técatente, la metaphysik une die Künst. C’êdre trop léchers.

Ainsi che avre bas gompris un draidre Mot en l’égrit de Monsir Falerïe (Merc. Franc. N°113 – XXXI – Méth. R.d.M.) zür le temps. Ce êdre bas glair, bas ladin, ce êdre pien vrançais.
Te même, si fu boufez m’expliquer ces fers :

Le gefelure Fol d’une Vlamme a l’exdrême
Occitent te tésirs bour le dout téployer
Se Bose, je Dirai mourir un tiatème
Zur le Vront couronné son ancien Voyer etc.

Bar Minerfe ! Che ne gomprends coutte !
En addendant, groyer mois pien fôtre.
F. Niestche
[sic] 
Monsir Falërie ne bourra point fenir tiner lunti aveg fous : mais il temande la bermission grande de s’infiter à votre dable cheudi – fers 7h ?
Il me charche de brésenter ses plus pons hommaches à Matame Vondainasse aux bieds de laquelle che tepose bur mein gompte mes gombliments zurhumains.
Dr. F.N.
1er class Uebermensch – major von Leipzig-Universität »

En fin de lettre, Valéry exécute un second dessin, avec toujours autant de précision, représentant cette fois un cachet de clinique. La signature du médecin-chef se termine par un petit personnage vu de profil :

« VU :
bon pour communiquer
p. le Médecin en chef
et par autorisation :
J. Gardefou »


Cette lettre fait suite à la publication des Pages choisies de Nietzsche (achevées d’imprimer le 14 avril 1899), traduites par Henri Albert (1869-1921). On peut ainsi la dater avec certitude de mai ou juin 1899, peu après la publication de l’article sur « Le temps » paru en mai 1899 dans la « Revue du mois » du Mercure de France, sous la rubrique « Méthodes ». Par-delà son caractère potache, la lettre illustre l’enthousiasme suscité chez Valéry par la découverte de Nietzsche à travers les traductions publiées au Mercure de France par son ami Henri Albert. Écrivain germaniste et traducteur de Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, Par-delà le bien et le mal, Pages choisies, etc.), Henri Albert, ici orthographié « Alpert » par son ami Valéry, va par ailleurs jouer un rôle majeur dans la connaissance du philosophe allemand en France.

Valéry fait la connaissance de son correspondant André Fontainas (1865-1948), journaliste au Mercure de France, lors de son tout premier déplacement à Paris, au début des années 1890. Les deux hommes sont alors membres du cercle de Mallarmé, qui tient son cénacle rue de Rome. Le nom de Fontainas, ici volontairement écorché par Valéry, devient une allusion au « von » allemand, orthographié « Vondainasse ». Sans connaître la langue d’outre-Rhin, Valéry s’évertue donc à rendre l’accent tudesque appuyé jusqu’au grotesque, moque le goût des titres allemands (signature « Dr. F.N. ») et emploie un ordre des mots tout à fait étranger à la langue française : « tégusdant » pour « dégustant », « vondamendal » pour « fontamental », « Vranzous » pour « français » etc. Cette moquerie rappelle inévitablement celle de Balzac pour son personnage du baron de Nucingen dans Splendeurs et misères des courtisanes.
Outre l’amusement, ces lignes restituent, d’une part, l’ombre menaçante de l’Allemagne que Valéry avait lucidement illustrée dans « La Conquête allemande », publié en 1897 dans la New Review de W. E. Henley, et d’autre part l’atmosphère littéraire à la confluence des deux siècles. Les attaques contre Mallarmé « l’obscur », ainsi que la fierté et le mépris avec lesquels les jeunes poètes les accueillaient s’illustrent par la strophe citée du sonnet de ce dernier « La Chevelure folle d’une flamme à l’extrême » (Poésies, 1887) : « La chevelure vol d’une flamme à l’extrême / Occident de désirs pour la tout déployer / Se pose (je dirais mourir un diadème) / Vers le front couronné son ancien foyer » devient ici « Le gefelure Fol d’une Vlamme a l’exdrême / Occitent te tésirs bour le dout téployer / Se Bose, je Dirai mourir un tiatème / Zur le Vront couronné son ancien Voyer ».

« L’ingomplet n’être bas mon fort » est une référence ironique au célèbre premier vers de Monsieur Teste (1896) : « La sottise n’est pas mon fort », vers que Valéry, loin d’imaginer qu’il deviendrait un jour membre de l’Académie, avait repris une seconde fois en réponse à une enquête du Mercure : « L’Académie n’est pas mon fort » (Mercure de France, XXI, 1897).

Cette lettre s’inscrit dans une époque où Valéry est presque entièrement détaché de toute activité littéraire. On se souvient que l’écrivain avait pris ce recul à la suite de sa « Crise de Gênes », dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892. Valéry est dès lors résolu à « répudier les idoles » de la littérature, de l’amour et de l’imprécision. Ainsi que Michel Jarrety le rapporte dans Sur Nietzsche (éd. La Coopérative, 2017, p. 33), cette dernière lui « donnait le sentiment d’une véritable aliénation, en même temps que, désespéré de n’atteindre à la hauteur de Rimbaud ni de Mallarmé, il décidait de suspendre le travail des vers : il lui fallait devenir un autre, un homme nouveau qui fût totalement maître de soi-même comme de ses pouvoirs ».

Provenance :
Littérature du XXe siècle [Bibliothèque du colonel Daniel Sickles], Drouot, 15 juin 1983, n° 532 ; coll. particulière

Bibliographie :
Poèmes macaroniques et autres textes inédits, À cent lieues du quai Conti et de la rue de Villejust, [1949], p. 43-45 ; Nietzsche-Valéry : A Letter, Herbert Steiner, Harvard Library Bulletin, vol. IV, 1950, p. 268-270 (avec fac-similé)

Prenez une longueur d’avance

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir nos nouveautés et annonces importantes.

En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité. Désabonnez-vous à tout moment.