PROUST, Marcel (1871-1922)

Épreuve imprimée avec ajouts autographes pour À l’Ombre des jeunes filles en fleurs
Feuillet in-12 oblong sur papier vergé petit in-4

« J’aimais trop Gilberte pour ne pas trouver les relations de Swann désirables »

VENDU
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Fiche descriptive

PROUST, Marcel (1871-1922)

Épreuve imprimée avec ajouts et correction autographes pour l’édition originale de À l’Ombre des jeunes filles en fleurs
[Étampes, imprimerie “La Seumeuse”, pour la NRF, c. 1917]
Feuillet 7,3 x 13 cm, montage sur un support de papier vergé 23,4 x 17,5 cm
Numéro de foliation “30” en haut du support.
Traces de colle d’origine, petite déchirure sans atteinte au texte

Splendide passage d’A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, dans une version primitive, situé dans la première partie du roman “Autour de Madame Swann“. Précieux témoignage du processus créatif de Marcel Proust avançant par corrections et ajouts incessants.

« J’aimais trop Gilberte pour ne pas trouver les relations de Swann désirables, même si elles m’eussent paru sordides »


Transcription (texte imprimé en caractères romains et ajouts autographes en italique)

« Ce récit me laissa assez indifférent J’étais assez indifférent à tout cela. J’aimais assez trop Gilberte pour [Marcel Proust a d’abord écrit puis biffé successivement “les” puis “j’eusse trouvé“] ne pas trouver les relations de Swann désirables, même si elles m’eussent paru sordides. Mais il n’en était rien, elles me paraissaient semblaient follement brillantes, non par l’effet de mon amour mais d’une impression ancienne. Depuis Combray j’aurais pu voir Swann sans cesse entouré d’apaches sans qu’il cessât pour moi d’être un homme élégant, de même que Bloch n’aurait jamais pu m’en sembler un, eût-il reçu tout la haute société. En ce qui concernait la gentillesse qu’Odette que M. de Norpois nous disait témoignée par Odette à son mari, j’ai su qu’elle n’était que le recommencement, après de longs orages, de ce qu’elle avait eue pour lui dès qu’il avait cessé de l’aimer. Il faut dire qu’il n’était plus jaloux, il exprimait plus gentiment son affection et comprenait mieux celle d’Odette »

Ses amis, mon grand-père lui-même avaient recommencé à recevoir de Swann des lettres où il leur demandait de le mettre en rapport avec telle ou telle personne. Il ne s’inquiétait plus de la conduite d’Odette. Le chagrin trop vif qu’il en avait jadis conçu semblait avoir entièrement brûlé la partie de son cerveau où il aurait pu y songer et qui ne s’éclairait plus. Il reculait devant l’effort de mémoire qu’il lui aurait fallu pour recommencer à être jaloux, et il ne se remettait plus souffrir, c’était comme un artiste qui ne se met pas à travailler, par paresse de créateur. Il se disait quelquefois qu’il aurait pourtant dû donner à Odette quelques conseils, mais ai même instant il éprouvait la lassitude, l’incapacité de penser de quelqu’un qui n’a pas mangé depuis plusieurs jours et après une velléité sans résultat, trouvait plus sage d’épargner une fatigue inutile à ses circonvolutions inanitiées [sic]. Même comme son corps s’était usé, que son cerveau avait vieilli, il ne se contentait pas comme il eût fait autrefois de passer sa main sur ses yeux et d’essuyer son monocle, il répétait deux ou trois fois : “Après tout, je m’en fiche” en penchant la tête et haussant une épaule. AuPourtant au” plaisir qu’il allait chercher de son côté, auprès d’autres femmes, il manquait quelque chose. Et quand en rentrant il voyait d’en bas la lumière de la chambre d’Odette, si en rentrant de bonne heure « Aussi était-il content de retrouver Odette en rentrant »


Le fait que la présente version soit si éloignée du texte définitif révèle l’ampleur des transformations accomplies. Elle s’articule en deux parties : la première ne fut pas conservée par Proust (en tout cas sous une forme au moins approchante), et la seconde fut entièrement réécrite. Il semble les avoir d’abord situées dans le récit du repas donné chez le narrateur par ses parents à M. de Norpois, au début des Jeunes filles, où la conversation s’attarde sur Odette et Charles Swann.

« Une impression ancienne »
Rémanences. Dans la première partie du présent texte, le narrateur évoque l’opinion qu’il s’était formé de Charles Swann comme homme élégant, opinion solide au point de résister aux remarques sur les relations de celui-ci.

« Il reculait devant l’effort de mémoire qu’il lui aurait fallu pour recommencer à être jaloux »
L’épreuve du temps. À l’inverse, la seconde partie souligne les intermittences du cœur de Charles Swann, en décrivant son changement d’attitude à l’égard de son épouse infidèle, Odette. Après avoir été un amant jaloux, il est devenu un mari complaisant : le temps a peu à peu eu raison de ses sentiments. Cette transformation s’inscrit par ailleurs dans la longue évolution du personnage au fil de La Recherche : « ses métamorphoses illustrent la notion, explicitée dans « Combray », de la subjectivité du regard porté sur la personnalité sociale ».
(Brian G. Rogers, article “Charles Swann” dans Dictionnaire Marcel Proust)

Témoignage du travail de réécriture que Proust mène pendant la guerre.
La composition et la publication des Jeunes filles relève d’une histoire complexe qui s’étend sur plusieurs années. Un premier texte est donné à dactylographier en 1911-1912, et, en 1913-1914, sont imprimées les premières épreuves pour Bernard Grasset (qui a publié Du côté de chez Swann à compte d’auteur en 1913). Plusieurs éléments amènent Marcel Proust à modifier profondément son texte. On compte notamment les exigences de l’éditeur concernant la longueur et le découpage de la Recherche, la guerre – qui a retardé l’échéance d’un bon à tirer – et surtout la méthode de travail de l’écrivain qui, à partir de relectures successives, n’a cessé de modifier et d’allonger son texte. Le volume des Jeunes filles, majoritairement constitué d’ajouts apportés au texte durant la guerre, est le fruit de ce travail augmentatif.
Après avoir quitté Bernard Grasset pour rejoindre la NRF en 1916, Marcel Proust fait réimprimer son texte dans son dernier état, le corrige abondamment et reçoit à partir d’avril 1918 de nouvelles épreuves. Les Jeunes filles, dont il n’y a pas à proprement parler de « manuscrit », sont devenues « cette extraordinaire marqueterie où de larges fragments autographes alternent avec les épreuves, corrigées ou non, dont les unes remontent à 1914 et dont les autres ont été établies en vue de la publication de 1918 » (P. Clarac, Bulletin des Amis de Marcel Proust, N°2).
L’impression de l’ouvrage s’achève en novembre 1918, mais ce dernier ne paraît qu’en juin 1919, à la suite de quoi il remporte le prix Goncourt en décembre de la même année.

Le présent feuillet appartient donc à n’en pas douter au premier des jeux d’épreuves imprimées pour les éditions de la NRF en 1917, c’est-à-dire à celui qui connaît les corrections les plus importantes. Les éditeurs de la Pléiade n’en recensent aucun exemplaire conservé en dépôt public. Le second jeu d’épreuves corrigées, imprimé en avril 1918, en partie conservé à la BnF sous la cote Rés. Y2 824, comprend bien la seconde partie du présent texte, mais dans sa version définitive… donc presque entièrement différente (f.76).

Les placards avec ajouts autographes pour A l’Ombre des jeunes filles en fleurs sont rares. Celui-ci, concernant l’un des personnages-clefs de La Recherche, Swann, mais aussi la passion fondamentale du livre, la jalousie, n’en est que plus précieux.

Note : cette épreuve, apparemment inédite, n’a pas été répertoriée par Pyra Wise.