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Lettre autographe signée « LRebatet » à Pierre Viansson-Ponté
Paris, 29 février 1972, 2 p. in-4° à son en-tête de la rue Le Marois
« Pour épargner à Sartre la prison qu’il mérite cent fois plus que les petits casseurs maoïstes, vous le privez de cet honneur… »
Lettre autographe signée « LRebatet » à Pierre Viansson-Ponté
Paris, 29 février 1972, 2 p. in-4° à l’encre noire sur papier vert pâle
À son en-tête de la rue Le Marois – XVIe
Passe d’armes inédite entre Lucien Rebatet et Pierre Viansson-Ponté sur la responsabilité morale de Jean-Paul Sartre après la mort de Pierre Overney, militant ouvrier maoïste abattu par un vigile de la Régie Renault, à Boulogne-Billancourt
« C’est notre honneur à nous, écrivains, journalistes, intellectuels, que d’assumer entièrement les conséquences souvent graves des idées que nous mettons en marche »
L’enterrement de Pierre Overney et plus largement l’année 1972 marquent le point d’orgue de la mobilisation révolutionnaire en France
« Monsieur,
Je suppose que je vous choquerais si je commençais cette lettre par « cher confrère », bien que j’aie 43 ans de métier. Je suis Lucien Rebatet, le fasciste « enragé », l’auteur des Décombres. Ce qui ne m’empêche pas d’être aussi votre lecteur attentif, avec les divergences que vous imaginez sans peine, mais beaucoup moins loin de vous, en tout cas, que M. Jacques de Montalais.
Pour une fois, cependant, je suis d’accord avec ce M. de Montalais, lorsqu’il dit que les vrais responsables de la mort navrante du jeune René-Pierre Overney sont Maurice Clavel et Jean-Paul Sartre.
Or, dans Le Monde d’hier, vous écrivez : « Auraient-ils donc armé le bras du meurtrier ? Non, ils ont intoxiqué sa victime. Raisonnement curieux qui implique que la violence verbale engendrant la violence physique, celle-ci débouche tout naturellement sur l’assassinat. »
Permettez-moi de vous dire que vous jouez sur les mots. Je néglige Maurice Clavel, qui a droit aux circonstances atténuantes que l’on accorde aux déséquilibrés mentaux. Ce n’est évidemment pas Sartre qui a mis un revolver dans la main du surveillant Tramoni. Mais la campagne de provocations, d’excitations à la violence qu’il dirigeait depuis des mois contre la Régie Renault et sur les lieux mêmes du drame de vendredi dernier, ne pouvait qu’aboutir à faire couler le sang. Vous déchargez donc Sartre de cette responsabilité.
C’est pourtant en vertu de ce raisonnement qui vous paraît si bizarre que mon ami Robert Brasillach et moi-même avons été condamnés à mort par les cours de justice, et Brasillach fusillé. Pour l’ensemble de nos écrits sous l’occupation, considérés comme des appels à l’action directe, à la trahison. J’ai revendiqué très haut cette forme de responsabilité, reconnaissant que par exemple j’avais poussé maints jeunes gens à s’engager dans la L.V.F. [Légion des volontaires français contre le bolchevisme ayant consisté à l’envoi de troupes françaises aux côtés de la Wehrmacht], à entrer dans la milice. J’ai souvent fait la différence entre les condamnations de policier agissant sur ordres, qui me paraissaient iniques, et les nôtres, que j’estimais normales en période révolutionnaire. Que nos avocats, de leur côté, eussent plaidé le délit d’opinion pour sauver nos têtes, c’était de bonne guerre devant des jurys de partisans, mais n’avait rien à voir avec le fond du débat.
C’est notre honneur à nous, écrivains, journalistes, intellectuels, que d’assumer entièrement les conséquences souvent graves des idées que nous mettons en marche, des sentiments que nous faisons naître. Pour épargner à Sartre la prison qu’il mérite cent fois plus que les petits casseurs maoïstes, vous le privez de cet honneur. C’est regrettable pour sa physionomie historique. Ses proses, ses harangues sont reléguées du même coup dans la catégorie des fantaisies anodines, ce qui me parait très offensant pour un écrivain combattant.
Mais vous considérez sans doute comme inadmissible un parallèle entre des propagandistes fascistes, même s’il n’eurent d’abord d’autre objectif que de limiter pour leur pays les suites d’une affreuse défaite, et l’action d’un Sartre, qui, si elle excite des gamins à un chambardement meurtrier et sans espoir dans le présent, est néanmoins « porteuse de futur », selon la formule de mai 1968. Cette sorte de dialectique supprime bien entendu toute possibilité de discussion. J’estime que c’est dommage pour l’intérêt et la qualité de la presse française.
Je vous prie de croire à ma sincère considération.
LRebatet
P.S. Au moment de fermer cette lettre, je reçois Le Monde de ce soir. Je lis votre Dont acte et suis parfaitement d’accord avec votre mise au point concernant le P.C. et les gaullistes. »
Nous joignons la réponse de Pierre Viansson-Ponté à Lucien Rebatet
Lettre dactylographiée signée « Pierre Viansson-Ponté » à Lucien Rebatet
Paris, 2 mars 1972, 2 p. in-4°
À en-tête de la rédaction du Monde / Le Rédacteur en chef adjoint
Petites taches au coin inférieur droit, sans gravité
« Monsieur,
Votre lettre m’a touché : il n’y a rien que je redoute et m’efforce d’éviter autant que l’intolérance. Puis-je dire néanmoins que je me sens plus proche de mon confrère François Vinneuil que du militant Lucien Rebatet ? C’est peut-être à partir de là que je n’accepte pas le reproche que vous me faites, avec une courtoisie en même temps qu’une fermeté auxquelles j’ai été également sensible.
Pour moi, qui fut pourchassé et emprisonné un peu avant vous et par d’autres, qui ai vu ma famille, lorraine, décimée par l’occupant et par ses agents français mon père mourir en prison allemande et mon frère en captivité, il n’est pas possible d’assimiler les faits de cette période-là, les encouragements à servir l’occupant, les dénonciations publiques de journaux dans lesquels vous écrivez, à l’activité gauchiste d’aujourd’hui. Ne vous y trompez pas : ce que je dis là n’altère pas mon jugement sur l’œuvre de Robert Brasillach dont, pour avoir peu ou prou vécu son « avant guerre », j’ai été à vingt ans un lecteur passionné, sur vos propres ouvrages, y compris Les Décombres. Et c’est même dans la mesure où j’admirais, disons-le : j’enviais, que « Je suis partout » ne pouvait être, par-delà la rage et la colère, qu’un immense déception.
Engagez les jeunes et les moins jeunes de 1940-44 à servir l’occupant c’est-à-dire à s’engager dans la L.V.F., les Waffen SS, voire la Gestapo, mais aussi, policiers et magistrats, à arrêter ou condamner sur l’ordre de la police et de la justice allemandes, industriels, cadres ou ouvriers à travailler pour l’effort de guerre allemand et au besoin de l’Allemagne, bref tous les Français à préférer la victoire allemande à la défense de leur propre patrie, le triomphe du nazisme à la solidarité humaine avec ceux que le même nazisme détruisait par million dans ses camps et ses fours crématoires, se faire le cas échéant dénonciateurs de juifs, communistes ou franc-maçons que l’occupant n’aurait pas encore repéré, tout cela n’appartient pas au débat d’idées.
Le gauchisme, les thèses de Sartre et les appels de Clavel, sont d’une tout autre nature. C’est une lutte politique infiniment plus comparable aux batailles du Quartier latin d’avant guerre – nous n’y étions pas dans le même camp – avec un peu des mouvements sociaux du Front Populaire qu’à l’épisode de la collaboration. Pour Sartre et Clavel, c’est un débat d’idées parfaitement comparable mutatis mutandis aux prises de position d’un Maurras ou d’un [Gaston] Bergery, avant la guerre naturellement. Les conséquences de leur attitude, de leur propos, de leurs thèses, ne sont ni plus ni moins graves que dix épisodes de 1932-1939, avec les bagarres, les blessés, parfois les morts de cette époque. Ce n’est pas de ma part argutie dialectique, mais, je crois, sens de la mesure et des proportions.
Vous m’avez écrit avec franchise. Je vous ai répondu de même, sans précautions. Notre dialogue impossible illustre bien l’incommunicabilité, vice de l’époque, parce qu’on ne donne pas aux mots le même sens. Je pourrais poursuivre, tenter d’expliquer comment j’analyse l’actuelle révolte de la jeunesse, mais à quoi bon : vous ne m’entendriez pas, comme je ne vous entends pas. Cet échange me restera néanmoins présent bien longtemps à l’esprit, comme un témoignage, un regret.
Je vous prie, moi aussi, de croire, Monsieur, à ma sincère considération.
Pierre Viansson-Ponté »
Sartre et la Gauche prolétarienne : Impressionné autant que séduit par une jeunesse insolente et critique des valeurs bourgeoises, Jean-Paul Sartre apporte son soutien, au tournant des années 1970, au « combat des maoïstes français » face aux tribunaux et à la police, davantage qu’au mouvement maoïste dans son ensemble. Le philosophe y voit une alternative au communisme au stalinisme, qu’il ne manque pas de critiquer. Il se scandalise en outre de la censure imposée par autorités pompidoliennes du journal de la Gauche prolétarienne La Cause du peuple, contraint à la clandestinité. Sartre apporte dès lors sa célébrité et son autorité intellectuelle pour devenir, le 1er mai 1970, directeur de la rédaction du journal afin d’en assurer la protection et la publication. Le journal fusionne par la suite avec J’accuse, lancé en janvier 1971. C’est dans ce contexte social inflammable que le philosophe harangue les foules sur le site de la régie Renault, à Boulogne-Billancourt, appelant à la liaison entre les peuples et les intellectuels, telle qu’elle existait au XIXe siècle, selon ses termes.
Pour Lucien Rebatet, ce serait donc Sartre lui-même, par ses prises de position médiatiques (et non les maoïstes eux-mêmes), par ses « campagne[s] de provocations, d’excitations à la violence qu’il dirigeait depuis des mois contre la Régie Renault », qui serait responsable de la mort du militant Pierre Overney, tué par Jean-Antoine Tramoni, agent de sécurité de la régie Renault. Ce raisonnement s’inscrit dans une conception extensive de la responsabilité intellectuelle, que Rebatet revendique explicitement en la rapprochant à sa propre condamnation à la Libération.
Rappelons que quelques jours plus tard, le 8 mars 1972, Sartre ne manque pas de réagir à l’enlèvement de Robert Nogrette (chef adjoint chargé des relations sociales à Billancourt), organisé par la NRP (Nouvelle Résistance populaire), organisation de choc de la Gauche prolétarienne. Sartre et Maurice Clavel déclarent ensemble :
« Nous considérons qu’après la mort de Pierre Overney, étant donné que l’usine Renault-Billancourt est quasiment en état de siège, entièrement fermée par les CRS, et qu’on a licencié onze ouvriers dont cinq ont été arrêtés et inculpés, des événements tels que l’enlèvement de Robert Nogrette étaient prévisibles à brève échéance, et que ceux qui l’ont accompli ont certainement conçu leur acte comme une riposte normale à la répression qui sévit chez Renault. »
Cet épisode s’inscrit dans une séquence plus large de radicalisation post-1968, marquée par des affrontements sociaux et politiques persistants. À ce titre, la mort de Pierre Overney (25 février 1972) constitue un moment de cristallisation des tensions entre extrême gauche et appareil d’État.
Le 17 novembre 1986, le nom de Pierre Overney réapparaît : il est repris par le groupe terroriste Action directe quand ses membres assassinent Georges Besse, président de la Régie Renault, témoignant de la persistance symbolique de cette mémoire militante dans certains courants de l’extrême gauche armée.
L’aversion et le mépris manifestés par Rebatet à l’égard de Clavel relèvent en partie d’une ancienne hostilité politique. Rappelons que Clavel entre dans l’administration vichyste au début de la guerre en 1940, avant de rejoindre la Résistance en 1942 et de participer à la lutte armée contre l’occupant nazi, trajectoire qui contraste radicalement avec celle de Rebatet.
Quant au parallèle établi par Rebatet entre ses propres prises de position et engagements fascistes pendant la guerre, d’une part, et Sartre, dans ses prises de position en faveur du prolétariat appuyé par le militantisme maoïste, d’autre part, il repose sur une analogie fondée sur la responsabilité des intellectuels dans le passage à l’acte. Toutefois, comme le souligne Pierre Viansson-Ponté, une telle comparaison tend à gommer la différence de nature entre collaboration avec un régime d’occupation impliqué dans des crimes de masse et engagement dans des luttes politiques internes à un régime démocratique. Sa réponse, en ce sens, oppose au raisonnement de Rebatet une exigence de contextualisation historique et de hiérarchisation des violences.
Source : Générations, Hervé Hamon et Patrick Rotman,, t. II, 1988, p. 400