SADE, Donatien-Alphonse-François, Marquis de (1740-1814)

Lettre autographe signée « de Sade » à sa tante Gabrielle-Eléonore de Sade
S.L, ce 22 avril [1790], 3 pp. grand in-8

« Le fruit du travail de quinze ans, je n’ai rien sauvé… et tout cela par la faute de ces misérables coquins dont j’espère que Dieu me vengera un jour »

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Fiche descriptive

SADE, Donatien-Alphonse-François, Marquis de (1740-1814)

Lettre autographe signée « de Sade » à sa tante Gabrielle-Eléonore de Sade
S.L, ce 22 avril [1790], 3 pp. grand in-8
Quelques petites taches, traces de pliures d’époque

Longue et vibrante lettre du Marquis de Sade tout juste libéré de l’hospice de Charenton. Il crie avec rage l’injustice que lui fait subir sa belle-famille, ces « monstres », et pleure la perte de ses précieux manuscrits – dont celui des Cent vingt journées de Sodome – lors la prise de la Bastille l’année précédente


« Je manquerais au plus cher et au plus sacré de mes devoirs, ma chère tante, si je ne vous informais pas que je viens d’obtenir enfin ma liberté ; il ne manquerait à mon bonheur que la satisfaction de pouvoir vous embrasser tout de suite et j’y volerai sans doute, si des affaires majeures ne me retenaient encore quelque temps ici.
Ce n’est que dans votre sein ma chère et aimable tante, que je puis déposer les chagrins violents que je reçois à toutes minutes de ma famille de Montreuil ; ils se seraient alliés au fils d’un charretier qu’ils n’auraient pas pour lui de procédés plus atroces et plus humiliants. J’ai des torts avec eux, soit, mais dix-sept [ans] de malheur dont treize ans consécutifs dans les deux plus horribles prisons du royaume… dans des prisons où l’on m’a fait souffrir tous les tourments qui peuvent s’imaginer, cet assemblage, dis-je, de supplices et de revers n’a-t-il pas dû expier ses torts… qui dans le fait leur appartenaient plus qu’à moi. Ces gens-là sont des monstres, je vous l’assure ma chère tante et le plus grand malheur de ma vie est de m’y être allié ; j’ai acquis en les épousant beaucoup de cousins banqueroutiers, quelques marchands du Pont Neuf, un couple de pendus et pas une protection, pas un ami, pas un individu honnête ; les scélérats travaillent à me ruiner maintenant qu’ils ne peuvent plus m’enfermer. Ils veulent me séparer d’avec ma femme et comme dans les commencements de mon mariage ils me facilitaient exprès des déplacements sur la dot il faut maintenant que mon bien réponde de ces déplacements et cela me ruine. Il va me rester à peine de quoi vivre, et moi qui ne m’étais marié que pour trouver une société dans ma maison quand je vieillirais, me voilà délaissé, abandonné, isolé et réduit au triste destin dans lequel mon malheureux père a fini ses jours, de toutes les positions de la vieillesse celle que je redoutais le plus dans le monde.
Par un de ces plats coquins là, excepté mes enfants dont je n’ai qu’à me louer, pas un dis-je, ne m’a seulement tendu la main quand je suis sorti de prison. Je me suis trouvé au milieu de Paris avec un louis dans ma poche sans savoir où aller manger et dormir, sans savoir qui me donnerait un écu quand mon louis serait fini et ne recevant que des vilaines gens que j’implorais que des rebuffades et de mauvais compliments ; porte fermée chez tous et principalement chez ma femme ce qui est le comble de l’horreur ; non, non, ma chère tante, jamais on n’a vu de procédés pareils je vous le répète, ou n’en imagina jamais de semblables.
J’avais quelques meubles, un peu de linge, beaucoup de livres et plus de quinze volumes d’ouvrages manuscrits de ma composition, fruits des travaux de ma solitude ; par une négligence, ou plutôt une incompréhensible méchanceté, ces vilaines gens m’ont laissé prendre tout cela au siège de la Bastille. Ils venaient, de peur que je n’eusse ma liberté à cette époque, de m’en faire sortir pour aller dans une autre prison. Ils n’ont jamais voulu que je prisse mes effets avec moi ; ils ont fait mettre le scellé sur la porte, huit jours après est venu le siège, ma chambre a été enfoncée et j’ai tout perdu… des ouvrages précieux, Le fruit du travail de quinze ans, je n’ai rien sauvé… et tout cela par la faute de ces misérables coquins dont j’espère que Dieu me vengera un jour.
Pardon ma chère et bonne tante, vous que j’ai toujours adorée, mille et mille pardons de vous ennuyer si longuement de moi mais j’ai tant de chagrin dans le cœur qu’il m’est impossible de ne pas le confier à une aussi bonne et si chère amie que vous. Je vous supplie de m’écrire, de me parler de votre santé, de me dire si vous m’aimez encore un peu, et d’être bien persuadée que vous n’avez au monde personne qui vous soit plus tendrement et plus respectueusement attachée que moi.
Je vous prie de me rappeler dans le souvenir de celle de mes tantes et de mes cousines que j’ai le bonheur de conserver encor, sans oublier Madame de Raousset avec laquelle je vous prie de me raccommoder s’il lui restait encore quelque chose sur le cœur contre moi.
Je vous assure, ma chère tante, de mon profond respect, de Sade. »


Rédigé à partir de 1782, d’abord dans la prison de Vincennes, le manuscrit des Cent vingt journées de Sodome est intégralement assemblé par Sade dans sa cellule à la Bastille. Chaque soir, entre le 22 octobre et le 28 novembre 1785 ; il recopie au propre ses brouillons sur trente-cinq lés de papier de onze centimètres de large qui, collés bout à bout, forment un rouleau de douze mètres de long, écrit recto-verso. Protégé par un étui de cuir, le manuscrit est dissimulé entre deux pierres de sa cellule.
Le 2 juillet 1789, douze jours avant la prise de la Bastille, Sade se révolte : « il s’est mis hier à midi à sa fenêtre, et a crié de toutes ses forces, et a été entendu de tout le voisinage et des passants, qu’on égorgeait, qu’on assassinait les prisonniers de la Bastille, et qu’il fallait venir à leur secours », rapporte le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille. Celui-là obtient le transfert immédiat de Sade à l’hospice des aliénés de Charenton ; il en sera libéré l’année suivante, le 2 avril 1790.