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Lettre autographe signée « George » à Eugène Pelletan
[Paris, c. 11 août 1837], 3 p. ½ in-8°
« Entré dans le monde réel j’ai perdu toute communication avec les spectres du passé »
Lettre autographe signée « George » à Eugène Pelletan
[Paris, 11 (?) août 1837], 3 p. ½ in-8° à l’encre noire, sur papier beige
Marques de pliures inhérente à la mise sous enveloppe d’origine
Remembrances mystiques d’un séjour vénitien aux côtés de son ancien amant Alfred de Musset
« Je n’ai gardé aucune relation avec ce doux pays de mes rêves »
Nous restituons en l’état l’orthographe de Sand, qui a volontairement alterné les accords au masculin et au féminin :
« Je suis bien désolé, mon pauvre Pélican, de ne pas m’être trouvé à Nohant lorsque vous y êtes arrivé. Je suis revenu ici par des motifs bien graves et bien tristes. Ma mère est mourante, et je ne sais quand je pourrai la quitter [Sophie Victoire Delaborde s’éteint le 19 août]. Dieu veuille que ce ne soit pas pour toujours ! Le médecin m’a pourtant rendu un peu d’espérance aujourd’hui, mais bien faible. Je vais faire venir Maurice en attendant que ma triste position se décide.
Il est vrai que j’ai bien souvent des préventions contre vous. C’est la faute de votre maladresse et non celle de votre cœur j’en suis persuadé, car vous réparez toujours avec empressement les torts que vous sembliez avoir. Ne croyez pas que je vous condamne, bien que je vous aie beaucoup accusé. Il me serait si douloureux de vous croire mauvais, que cela me serait impossible. Et puis, je ne suis pas organisée pour la rancune dans dix ans comme aujourd’hui, une parole amie me ramènera toujours vers vous, eussiez-vous des torts plus graves que ceux que je vous attribue. Je suis surtout fâchée de ne vous avoir pas vu, parce que j’aurai aimé à détruire ce mal-être que de petites choses ont mis entre nous. Mais croyez-moi bien, je fais des vœux sincères pour vous et en toute occasion vous me retrouverez aussi sévère dans la firme, mais indulgent dans le fond.
Si vous allez à Venise directement vous y trouverez Franz [Liszt] et Marie [d’Agoult]. Je ne vous donnerai pas plus qu’à eux de recommandations. Je n’ai gardé aucune relation avec ce doux pays de mes rêves. Entré dans le monde réel j’ai perdu toute communication avec les spectres du passé. Pourquoi ? Cela vous semblerait tout simple, si je vous l’expliquais, mais ce serait trop long et peut-être d’ailleurs, l’ai-je fait dans nos causeries d’hiver à Nohant. Adieu, donnez-moi de vos nouvelles ; et si vous vous trouvez à court d’argent comme cela m’est souvent arrivé en voyage, ne vous adressez qu’à moi, et comptez que je ne vous laisserai pas dans le malheur.
Si vous écrivez à Monsieur de Girardin [fondateur de La Presse], remerciez-le pour moi de ses offres. Je suis liée à Buloz [directeur de la Revue des deux mondes] pour longtemps encore.
Adieu, bon voyage, et si ma bénédiction peut vous porter bonheur recevez-la bien sincère et de tout cœur.
George »
Se refusant aux « spectres du passé », Sand fait ici nécessairement allusion à son idylle malheureuse avec Alfred de Musset. Les deux amants de l’époque entreprennent en décembre 1833 un voyage qui les mènera à Venise, le soir du réveillon du nouvel an. Malades à tour de rôle en ce premier trimestre 1834, Sand finit par s’éprendre du jeune médecin Pietro Pagello, qui soignait Musset, ce dernier ayant contracté une fièvre accompagnée de crises de délire. À l’été 1834, après sa rupture avec Pagello (qu’elle avait ramené avec elle à Paris), Sand accorde une entrevue à Musset, rongé par les regrets. Chacun se reproche d’avoir perdu le bonheur par sa propre faute. Les remords de George Sand sont tels qu’elle songe à cette époque au suicide. Si trois ans plus tard l’écrivain évoque la cité vénitienne comme un « doux pays de ses rêves », béantes semblent rester les cicatrices d’un épisode sentimental douloureux, jalonné par de terribles crises du poète.
Ses amis « Franz et Marie » n’iront finalement pas directement à Venise, mais feront une longue escale au lac de Côme.
Provenance :
Archives J.-C. Coulon, puis coll. particulière
Bibliographie :
Correspondance, t. IV, éd. Georges Lubin, Garnier, n°1574 ; Georges Sand et ses amants, Jean Davray, Albin Michel, 1935, pp. 220-222 (transcription partielle)