ZOLA, Émile (1840-1902)

Lettre autographe signée « Emile Zola » à Gustave Flaubert
Médan, le 30 novembre [18]78, 4 pages sur un bifeuillet in-8, à l’encre noire sur papier vergé

“Mon ambition est de montrer la popote des putains”

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Fiche descriptive

ZOLA, Émile (1840-1902)

Lettre autographe signée « Emile Zola » à Gustave Flaubert
Médan, le 30 novembre [18]78, 4 pages sur un bifeuillet in-8, à l’encre noire sur papier vergé, sous chemise demi-maroquin noir moderne.

Magnifique lettre de Zola à Flaubert à propos de Maupassant, Nana et l’Assommoir


Justement, mon cher Flaubert, j’allais vous écrire pour vous demander de vos nouvelles, lorsque j’ai reçu votre bonne lettre. Je savais par Maupassant qui est venu passer la journée de dimanche chez moi avec ses jeunes gens, que votre santé était bonne, que le travail allait bien, mais que les affaires marchaient mal, et je voulais tout au moins vous envoyer une poignée de main.
[Georges] Charpentier est un lâcheur. Il faut le mettre au pied du mur, pour en obtenir une réponse nette. Vous avez eu tort de ne pas exiger tout de suite de lui un engagement formel. Quand une affaire ne lui plait pas, il vous traîne jusqu’à ce que vous vous lassiez. D’autre part, le refus de Dalloz ne me surprend pas. Sa boutique est pleine d’ennemis et de trembleurs. Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas un Revue à nous, et qui ait de l’argent. Pourtant, quand vous serez à Paris, il me semble impossible que vous ne trouviez pas un journal pour publier votre féerie, si vous voulez bien vous donner la peine d’en chercher un. Nous vous aiderons tous.

Moi je n’ai pas bougé d’ici. Je suis toujours au milieu des maçons. Nana marche bien, mais lentement. Je n’ai que trois chapitres sur seize. La grande difficulté, c’est que ce diable de livre procède continuellement par vastes scènes, par tableaux ou se meuvent vingt à trente personnages, – des premières représentations, des soirées, des soupers, des scènes de coulisses, et il me faut conduire tout ce monde, les faire agir et parler en masse, sans cesser d’être clair, ce qui est souvent une sacrée besogne Enfin, je ne suis pas mécontent. Je crois que c’est très-raide et très-bonhomme à la fois. Mon ambition est de montrer la popote des putains, tranquillement, paternellement. Mais je ne serai pas prêt avant un an.
Quant au drame de l’Assommoir, je ne crois pas qu’il passe avant le milieu de janvier
. Nous n’avons pas pu encore trouver de Gervaise, on finira par prendre la première femme venue. Les autres rôles sont distribués assez mal. D’ailleurs j’ai formellement refusé d’assister aux répétitions pour me désintéresser le plus possible de l’aventure. J’irai simplement aux cinq ou six répétitions générales. Il y aura de très beaux décors, j’ai vu les maquettes. Peut-être décrochera-t-on un succès, dont je serais content, pour la monnaie et la publicité. Autrement, je m’en fiche !

Si vous ne rentrez qu’au milieu de février, je serai à Paris un mois avant vous; car je compte quitter Médan vers le 10 janvier. Ma maison sera couverte. D’ailleurs, dès avril, je compte revenir ici, pour donner un bon coup de collier. Je suis toujours très-tourmenté par l’idée de faire du théâtre. Je viens de lire Augier, Dumas, Labiche, et vraiment il y a une belle place à prendre à côté d’eux, pour ne pas dire au dessus d’eux.

Aucune nouvelle de Goncourt, de Tourguenieff, ni de Daudet. J’ai écrit à Goncourt qui ne m’a pas répondu. Les jeunes gens m’ont appris qu’il travaille ferme à son roman des deux clowns; il veut être prêt en mai. Quant à Daudet, il serait souffrant et triste. Nous avons tous besoin de nous revoir chez vous. Quand vous n’êtes pas là, notre centre nous manque.
Je vous écrirai dès mon retour à Paris, pour vous donner des nouvelles de l’
Assommoir. Jusque là bonne chance et bon travail, mon ami. Faites-nous de beaux livres, cela vous consolera, si vous avez des chagrins. Quand le travail marche, tout marche. Et vous n’en êtes pas moins un bien grand écrivain, notre père à tous, même si on vous embête. Ma femme vous envoie ses vives amitiés. Bien affectueusement à vous. Emile Zola.
Je vous aime beaucoup, mais permettez-moi de ne croire à la parole de
Bardoux, que lorsqu’il l’aura tenue”


Gustave Flaubert était, comme en témoigne cette lettre, un père spirituel pour le courant naturaliste et le groupe de Médan réunissant Maupassant, Huysmans, Céard, Hennique, Alexis et avec pour chef de file Zola. Ce dernier, qui venait d’acheter sa célèbre propriété de Médan, avait déjà acquis une importante renommée avec L’Assommoir, paru en 1877, dont il est ici question d’une adaptation au théâtre (qui aura lieu en janvier 1879).
Flaubert traversait quant à lui quelques vicissitudes. En effet, l’éditeur Charpentier ne donnait alors pas suite à sa proposition d’une édition de luxe de Saint Julien l’Hospitalier. Zola tâchera par ailleurs de trouver un journal pour publier la féerie de Flaubert – Le Château des coeurs.
Nana sera le deuxième grand ouvrage qui marquera la série des Rougon-Macquart paru en 1880 et assiéra définitivement la notoriété de l’écrivain. Flaubert lui écrira à ce sujet: “J’ai passé hier toute la journée jusqu’à 11h 1/2 du soir à lire Nana – Je n’en ai pas dormi cette nuit et j’en demeure stupide. Nom de dieu ! Quelles couilles vous avez ! Quelles boules ! S’il fallait noter tout ce qui s’y trouve de rare et de fort, je ferais un commentaire à toutes les pages ! Les caractères sont merveilleux de vérité. Les mots nature foisonnent; et la fin, la mort de Nana, est Michelangelesque ! Un livre énorme, mon bon !”


Provenance :
Cachet ex-libris Edmond Laporte (ami proche de Flaubert)
Bibliothèque du Colonel Daniel Sickles
Bibliothèque de Bernard Loliée

 

Notes :
Correspondance, éd. sous la dir. de B.H. Bakker, Presses de l’Université de Montréal et Centre national de la Recherche scientifique, t. III, p. 278.