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Lettre autographe signée [minute] « Emile Zola » à Albert Millaud
Paris, 9 sept. 1876, 3 p. grand in-8° sur feuillets séparés, à l’encre noire
« Je ne mens jamais dans mes œuvres. Je dis ce que je vois, je verbalise simplement, et je laisse aux moralistes le soin de tirer la leçon »
Lettre autographe signée [minute] « Emile Zola » à Albert Millaud
Paris, 9 sept. 1876, 3 p. grand in-8° sur feuillets séparés, à l’encre noire
Ancienne trace de trombone sur le premier feuillet
Très nombreuses corrections et repentirs inédits de la main de Zola
Annotation autographe de Alexandrine Zola au verso du troisième feuillet, à l’encre violette : « 2ème lettre adressée à Albert Millaud au sujet de son second article sur L’Assommoir, ceci est la copie [brouillon] de la lettre adressée à Millaud. C’est M. Ludovic Halévy qui a cette dernière achetée à la mort de Millaud. »
Zola défend L’Assommoir et le langage de la rue, dont le roman tire sa matière
« Croyez […] que dans toute la boue humaine qui me passe par les mains je prends encore la plus propre, que j’ai surtout pour L’Assommoir choisi les vérités les moins effroyables »
Une lettre capitale, sans doute l’une des plus importantes de sa correspondance littéraire, tenant lieu de texte programmatique pour la préface du roman, la seule qu’il ait jamais rédigée pour un volume des Rougon-Macquart
« Monsieur et cher confrère,
Je désire rester très courtois à votre égard. Vous semblez me défier de répondre à une question que vous me posez, et c’est pourquoi je crois devoir vous écrire de nouveau, tout en vous laissant libre de faire de ma réponse l’usage qu’il vous plaira.
Vous me traitez ‘d’écrivain démocratique, et quelque peu socialiste’, et vous vous étonnez de ce que je peins une certaine classe ouvrière sous des couleurs vraies et attristantes.
D’abord, je n’accepte pas l’étiquette que vous me collez dans le dos. J’entends être un romancier tout court, sans épithète ; si vous tenez à me qualifier, dites que je suis un romancier naturaliste, ce qui ne me chagrinera pas. Mes opinions politiques ne sont pas en cause, et le journaliste que je puis être n’a rien à démêler avec le romancier que je suis. Il faudrait lire mes romans, les lire sans prévention, les comprendre et voir nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur mes œuvres. Ah ! si vous saviez comme mes amis s’égayent de la légende stupéfiante dont on régale la foule, chaque fois que mon nom paraît dans un journal ! Si vous saviez combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un honnête bourgeois, un homme d’étude et d’art, vivant sagement dans son coin, tout entier à ses convictions ! Je ne déments aucun conte, je travaille, je laisse au temps et à la bonne foi publique le soin de me découvrir enfin sous l’amas des sottises entassées.
Quant à ma peinture d’une certaine classe ouvrière, elle est telle que je l’ai voulue, sans une ombre, sans un adoucissement. Je ne mens jamais dans mes œuvres. Je dis ce que je vois, je verbalise simplement, et je laisse aux moralistes le soin de tirer la leçon. J’ai mis à nu les plaies d’en haut, je n’irai certes pas cacher les plaies d’en bas. Mon œuvre n’est pas une œuvre de propagande et de parti ; elle est une œuvre de vérité.
Je me défends de conclure dans mes romans, parce que selon moi la conclusion échappe à l’artiste. Pourtant, si vous désirez connaître la leçon qui, d’elle-même, sortira de l’Assommoir, je la formulerai à peu près en ces termes : instruisez l’ouvrier pour le moraliser, dégagez-le le plus possible de la misère où il vit, combattez l’entassement et la promiscuité des faubourgs où l’air s’épaissit et s’empeste, surtout empêchez l’ivrognerie qui décime le peuple en tuant l’intelligence et le corps. Le roman est simple, il raconte la déchéance d’une famille ouvrière, gâtée par le milieu, tombant au ruisseau ; l’homme boit, la femme perd courage, la mort et la honte sont au bout. Je ne suis pas un faiseur d’idylles, j’estime qu’on attaque bien le mal qu’avec un fer rouge.
Et permettez-moi encore de répondre à votre distinction entre le dialogue et le récit, pour l’emploi du langage de la rue. Vous me concédez que je puis donner à mes personnages leur langue accoutumée. Faites encore un effort, comprenez que des raisons d’équilibre et d’harmonie générale m’ont seules décidé à adopter un style uniforme. Vous me citez Balzac, qui justement a fait une tentative pareille, lorsqu’il a pastiché l’ancienne langue française dans ses Contes drolatiques. Je pourrais vous indiquer d’autres précédents des livres écrits d’un bout à l’autre sur un plan particulier. D’ailleurs, ce langage de la rue vous gêne donc beaucoup ? Il est un peu gros, sans doute, mais quelle verdeur, quelle force et quel imprévu d’images, quel amusement continu pour un grammairien fureteur ! Je ne comprends pas comment l’écrivain en vous n’est pas chatouillé par le côté purement technique de la question.
Enfin, croyez, monsieur et cher confrère, que dans toute la boue humaine qui me passe par les mains je prends encore la plus propre, que j’ai surtout pour l’Assommoir choisi les vérités les moins effroyables, que je suis un brave homme de romancier qui ne pense pas à mal et dont l’unique ambition est de laisser une œuvre aussi large et aussi vivante qu’il le pourra.
Veuillez agréer l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
Emile Zola »
Chronologie d’une affaire qui déchaîna les passions et propulsa Zola au rang des écrivains célèbres : Septième volume des Rougon-Macquart, L’Assommoir paraît comme à l’accoutumée en feuilleton. C’est le journal radical républicain Le Bien public qui en publie la première livraison, le 13 avril 1876. La polémique est aussitôt soulevée, on s’émeut devant la crudité du langage employé par Zola pour ses personnages. Yves Guyot, directeur du journal, en avait pourtant expurgé certains passages aux endroits les plus osés, provoquant la stupéfaction du romancier. Dans une lettre du 24 mai à Ludovic Halévy, Zola proteste : « On me coupe tous mes effets, on m’éreinte ma prose en m’enlevant des phrases et en pratiquant des alinéas. » Un retard de Zola dans sa livraison (la fin du sixième chapitre) sert de prétexte au journal pour mettre un terme à la parution du feuilleton. La République des lettres, regroupant le gotha des poètes parnassiens et servant par ailleurs de tremplin pour le naturalisme naissant, prend le relais de la publication. Vingt-six livraisons se succèdent de semaine en semaine, à partir du chapitre VII, jusqu’aux dernières pages, publiées dans le numéro du 7 janvier 1877. Cette deuxième partie, parue dans La République des lettres, n’empêcha pas une nouvelle levée de boucliers, d’une toute autre ampleur cette fois, et plusieurs journalistes de se déchaîner contre l’auteur et son roman, au premier rang desquels Albert Millaud. Ce dernier ouvrit le feu dans un article du Figaro du 1er septembre 1876 : « [Zola] publie, en ce moment, dans une petite revue, un roman intitulé : L’Assommoir, qui nous fait l’effet de devoir être réellement L’Assommoir de son talent naissant. Ce n’est pas du réalisme, c’est de la malpropreté ; ce n’est pas de la crudité, c’est de la pornographie… ». Zola réplique une première fois dans une lettre ouverte, le 3 septembre, publiée dans Le Figaro du 7 septembre, arguant que « personne ne saurait juger la portée morale d’une œuvre en cours de publication, et qu’au reste jamais roman n’avait eu des intentions plus strictement honnêtes. » Millaud enfonce le clou dans un second article le jour-même (7 septembre), tout aussi violemment hostile que le premier. Il pose de nouveau la question : « Comment se fait-il donc que M. Zola, écrivain démocratique, et quelque peu socialiste, ait précisément choisi pour héros de son roman des gens du peuple, dont il prétend peindre les mœurs, des ouvriers, des prolétaires ? Elles sont jolies ! On ne peut pas faire un meilleur réquisitoire contre les plus purs représentants du suffrage universel. » Millaud met ainsi l’accent sur un problème qui va brouiller Zola avec certains critiques de gauche. Parmi eux, Arthur Ranc qui, dans la République française, lui reproche son « mépris néronien pour le peuple », ou Victor Hugo et l’équipe du Rappel, qui condamnent le roman. Selon Alfred Barbou, Hugo déclare : « Il est de ces tableaux qu’on ne doit pas faire. Que l’on ne m’objecte pas que tout cela est vrai, que cela se passe ainsi. Je le sais, je suis descendu dans toutes ces misères, mais je ne veux pas qu’on les donne en spectacle, vous n’en avez pas le droit, vous n’avez pas le droit de nudité sur le malheur » (Victor Hugo et son siècle, Alfred Barbou, 1889, p. 183).
Depuis Paris, Zola lui oppose à Millaud une réponse nettement plus structurée que la première. En vain, Le Figaro n’accordera pas ce droit de réponse à l’écrivain. Dans son recueil « L’Assommoir et les journaux » (Lapp, 1964, p. 92), Halévy explique que « Villemessant [patron du journal] trouva que deux articles sur L’Assommoir et une lettre de Zola, c’était assez. Il n’autorisa pas l’insertion de la nouvelle lettre de Zola. »
L’argumentaire de Zola :
La lettre du romancier peut être subdivisée en deux mouvements distincts. Zola proteste d’abord vertement contre les attaques ad hominem, tout en défendant le concept même du roman naturaliste, dont il est le chef de file. Pourquoi le romancier ne pourrait-il pas montrer la face réelle du peuple d’en bas, après avoir « mis à nu les plaies d’en haut » ? C’est-à-dire la petite bourgeoisie, mesquine et obsédée par le gain, affairiste et politicienne. Zola fait ici bien entendu allusion aux financiers sans scrupules de La Curée. Pour lui, le bas de la pyramide possède ses failles et ses vices. Il dépeint le réel jusqu’à en restituer son langage. Il met ainsi un point d’honneur à défendre la langue des faubourgs : « Mon œuvre n’est pas une œuvre de propagande et de parti ; elle est une œuvre de vérité. » C’est ce que Millaud reproche à Zola dans son second article du 7 septembre. Le journaliste du Figaro s’offusque que Zola reprenne les descriptions en langage ordurier à son compte. Ce grief fut souvent fait au romancier. Flaubert, dans une lettre à Tourgueniev du 28 octobre 1876 s’interroge, « Qu’on fasse parler les voyous en voyous, très bien, mais pourquoi l’auteur prendrait-il leur langage ? Et il croit ça fort, sans s’apercevoir qu’il atténue, par ce chic, l’effet même qu’il veut produire. »
Zola oppose son argumentaire à Millaud en convoquant les Contes drolatiques de Balzac, écrivain pour lequel il n’a jamais caché son admiration. Balzac écrivit ses Contes dans le style et l’orthographe du XVIe siècle. Bien que Millaud ne fasse pas expressément de comparaison entre la tentative de Zola et celle de Balzac, Zola explique, non sans raison, que des antécédents à son roman existent et sont entrés dans la postérité.
Un écrit programmatique pour sa préface du roman, la seule que Zola ait jamais rédigée pour sa série des Rougon-Macquart
Pour la matrice de sa préface, Zola se sert de la présente lettre avec quelques légères torsions dans les formules quand ce n’est pas mot pour mot, en témoigne l’extrait suivant, resté célèbre : « J’ai voulu peindre la déchéance fatale d’une famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l’ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l’oubli progressif des sentiments honnêtes, puis comme dénouement la honte et la mort. C’est de la morale en action, simplement. L’Assommoir est à coup sûr le plus chaste de mes livres. »
Lettre restée inconnue des universitaires dans sa version minute.
Provenance :
Émile Zola, puis Alexandrine Zola après la mort de l’écrivain ; Succession Le blond-Zola ; Drouot, 11 déc. 1991, n°268 ; Drouot, 3 juillet 1992, n°265 ; coll. particulière.
Bibliographie :
Correspondance – [t. II], Les Lettres et les arts, éd. Fasquelle, 1908, p. 113-115 ; Correspondance, t. II, éd. C. Becker, Presses de l’Université de Montréal et CNRS, 1980, n° 291, p. 488-491 ; Les Rougon-Macquart, vol. II, éd. Armand Lanoux et Henri Mitterand, Pléiade, p. 1038-1039 ; Œuvres complètes, t. 7, Nouveau Monde éditions, p. 735-735 ; Études françaises, vol. 55, num. 1, Les Presses de l’Université de Montréal, 2019, p. 51–66