APOLLINAIRE, Guillaume (1880-1918)

Manuscrit autographe de premier jet pour le poème « Le Voyageur », issu du recueil Alcools
S.l.n.d [c. 1909-1910], 1 p. 1/4 in-4to, à l’encre noire, nombreuses ratures

« Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés »

EUR 45.000,-
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Fiche descriptive

APOLLINAIRE, Guillaume (1880-1918)

Manuscrit autographe de premier jet pour le poème « Le Voyageur », issu du recueil Alcools
S.l.n.d [c. 1909-1910], 1 p. 1/4 in-4to, à l’encre noire, nombreuses ratures
Traces de pliures, infime manque dans le coin supérieur droit sans atteinte au texte, petite déchirure en marge gauche

Précieux manuscrit de premier jet, très raturé et en grande partie inédit, pour « Le Voyageur», l’un des plus beaux et des plus importants poèmes du recueil Alcools
Le manuscrit est enrichi, entre autres croquis, d’un superbe dessin cubiste représentant deux matelots
Le plus ancien et le seul manuscrit de ce poème encore en mains privées


Le présent feuillet comporte deux poèmes ou ébauches de poèmes.
Le poème, au verso, est la déclinaison de vingt-sept vers qui développent les aventures de deux matelots, vers qui constituent le cœur du célèbre poème « Le Voyageur », publié pour la première fois dans la revue Les Soirées de Paris (1912), puis dans Alcools (1913).

Au recto du feuillet figurent six vers qui semblent apparentés de loin au poème « L’Arbre » de Calligrammes (1918).

Au cœur du processus créatif de Guillaume Apollinaire

Tout amateur de la poésie d’Apollinaire identifie immédiatement ces vers :

            Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés

            Deux matelots qui ne s’étaient jamais parlé

            Le plus jeune en mourant tombe sur le côté

            L’ainé portait au cou une chaîne de fer

            Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse

Dans sa première ébauche, ce couplet semble avoir trouvé sa forme définitive, à cela près que dans la version publiée, « tombe » est mis au passé simple, « tomba ».

Alcools a été rédigé à la jonction entre le symbolisme et l’avant-garde, ainsi que l’indique la mention « 1898-1913 » sur la page de titre du recueil. On reconnaît dans le poème « Le Voyageur » cet éclectisme, notamment remarquable dans l’amalgame de vers réguliers et de vers libres, le respect de certaines règles classiques mêlé de licences poétiques. Ainsi les dates s’accordent-elles parfaitement avec cette période de transgression pour certains, de renouvellement pour d’autres, du canon poétique.

On peut dater cette suite de vingt-sept vers grâce aux dessins qui l’encadrent. La parenté entre le dessin principal et les vers est évidente par le sujet, l’encre et l’insertion du dessin dans le texte. Le dessin principal, de facture cubiste, illustre la façon dont Apollinaire dessinait en 1909-1910. Le poète et Pablo Picasso, chef de file du cubisme, se fréquentaient alors régulièrement. Il est donc possible de dater ces vers de la même époque. On remarque aussi que le croquis représentant un dromadaire ressemble fortement à un croquis en marge des épreuves du poème « Dromadaire », présent dans Bestiaire (1911) et daté de 1910. Cette date est aussi confirmée par les deux polichinelles, identiques à un polichinelle dessiné en marge d’un manuscrit du poème « Vendémiaire », daté lui de 1909, et aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France. Enfin, les Œuvres Complètes de la collection de la Pléiade mentionnent un propos de Fernand Fleuret affirmant qu’Apollinaire et lui-même (qui s’étaient rencontrés en 1909) s’amusaient à improviser en marchand dans la rue, lorsqu’ils sortaient de la Bibliothèque nationale, et que ce poème fut composé entre la rue de Richelieu et la rue Notre-Dame de Lorette.

Les cinq vers en question constituent le cœur du poème « Le Voyageur » en ce qu’ils sont repris tels un refrain. Ils convoquent naturellement le thème du voyage, thème qui nourrit le texte entier tout en renouvelant les topoï de la rêverie, de la quête identitaire. Les voix et formes sont souvent approximatives. En effet, que doit-on imaginer des « vagues poissons », des « femmes sombres », de « quelqu’un » et, surtout, des « deux matelots » ; que nous valent les pronoms personnels « nous » et « je » qui répondent à « tu » et « on » ?

Les aventures racontées dans ce poème ne sont pas sans faire écho au poète lui-même, qui se transpose en un voyageur qu’il interroge, comme pour se comprendre. C’est ainsi que les « Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés » forment un point central, un point de repère au sein du poème.

Le dessin des deux matelots accolé au texte nous rappelle une photographie du poète et de son frère cadet, enfants, à Bologne. On se souvient de l’aveu d’Apollinaire dans une lettre adressée à Henri Marineau le 19 juillet 1913, « Chacun de mes poèmes est la commémoration d’un événement de ma vie. Et le plus souvent il s’agit de tristesse », le parallèle entre la photographie et le dessin émerge naturellement : L’un des matelots dessinés porte une chaîne et l’autre une tresse, comme dans les vers. C’est ainsi que Guillaume s’associe avec Wilhelm, voyage avec lui, habite avec lui… ou l’habite, simplement. Les dessins et les vers se complètent donc parfaitement.

Les vers qui figurent au recto du feuillet, quant à eux, sont plus anciens que ceux au verso ; ils datent peut-être du temps où Apollinaire travaillait au 65, rue de la Victoire (l’adresse apparaît en-tête du feuillet), à la Banque centrale de crédit mobilier et industriel entre 1903 et 1904. En témoignent la graphie tout comme la facture plus classique des vers. N’apparaissant dans aucune œuvre publiée du poète, ils sont inédits. Il n’empêche que l’on retrouve également les thèmes des vaisseaux norvégiens et de la Finlande dans le poème « L’Arbre » de Calligrammes (1918), mais il s’agit là du seul rapprochement entre les deux textes.

Références : Apollinaire. Œuvres poétiques complètes. Bibliothèque de la Pléiade, p. 1053 – Les dessins de Guillaume Apollinaire, Claude Debon et Peter Read, Buchet-Chastel, 2008, pp. 88 et 96. – Sur les « deux matelots », « Quatre notes par Madeleine Boisson », Revue Que Vlo-Ve, juillet-décembre 1985, n° 15-16, pp. 6-10.