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Lettre autographe signée « A. de Custine » [à Madame de Courbonne]
Rome, 5 fév. 1852, 9 p. ¼ in-8°, à l’encre brune
« Tout est si imposant au Vatican, qu’on en revient toujours émerveillé et instruit. Michel-Ange, ce sublime corrupteur de l’art, n’est nulle part plus étonnant ! »
Lettre autographe signée « A. de Custine » [à Madame de Courbonne]
Rome, 5 fév. 1852, 9 p. ¼ in-8°, à l’encre brune
Quelques légères corrosions d’encre, infimes manques marginaux sans gravité, papier uniformément bruni
Immersion dans Rome avec Custine :
Longue lettre ne manquant pas de mordant, relatant la célébration de la Chandeleur au Vatican ainsi que sa visite des basiliques Saint-Paul-hors-les-Murs et Saint-Jean-de-Latran
« Vous ne m’écrivez plus, d’où je conclus que mon article St-Gratien [allusion à son domaine de Saint-Gratien dans le Val-d’Oise, qu’il avait un moment envisagé de vendre et qu’il évoque longuement dans une lettre à la même du 12 janvier 1852] vous a ennuyée. Vous avez bien raison ; l’inconséquence est insupportable, surtout chez les hommes qui sont absolument obligés d’être forts.
Il faut être à Rome pour passer une journée de la manière que j’ai passé celle d’hier. D’abord figurez-vous l’avril des poètes chez nous : une température imperceptible sous un ciel brillant comme la joie. […] C’était la chandeleur, jour où le Pape bénit et distribue les cierges. La cérémonie se faisait à la chapelle Sixtine, où il y a plus de recueillement, mais moins de pompe que dans St-Pierre, Au surplus toute fonction remplie par le Pape actuel prend un intérêt nouveau. Il prie avec tant de ferveur qu’on dirait qu’il invente la lithurgie [sic]. Jamais il ne pose, il ne joue pas un rôle ; c’est moins par la dignité que par une sainte simplicité qu’il impose. […]
Tout est si imposant au Vatican, qu’on en revient toujours émerveillé et instruit. Michel-Ange, ce sublime corrupteur de l’art, n’est nulle part plus étonnant !
L’après-midi, nous sommes allés à St-Paul hors des murs, avec Monseigneur Lacroix, clerc national et camérier secret. […] Les Romains sont ou apathiques ou passionnés : leur caractère tient du grand style qui se retrouve ici dans tout. Mais le véritable agrément de la société, la causerie, leur est inconnu : ils ne sont que sublimes, ils ne sont point aimables. Leur morale n’est pas plus applicable à la vie du monde que leur esprit n’est sociable. A Rome il y a des saints et des anges, il n’y a pas un honnête homme. […]
Nous arrivâmes à la basilique ressuscitée par une route d’un quart de lieue, inondée de monde et bordée de ruines et de tombeaux qui aujourd’hui servent de tavernes au peuple de Rome. La solitude avait disparu, le désert même s’animait, tant il y avait de soleil dans l’air ! Quelle merveille que la nouvelle église de St-Paul ! Étonnant acte de foi de Léon XII ! [successeur de Pie VII en 1823, mort en 1829, surnommé le Pape de la Sainte-Alliance] Dans le siècle de l’incrédulité, il a cru qu’on pouvait rebâtir St-Paul ! Et il a commencé le plus grand monument de l’Europe. Ses successeurs l’ont continué, Pie neuf l’achève, la charité de la terre entière a concouru au prodige. Les peuples et les potentats, tous, jusqu’au Pacha d’Égypte, ont rivalisé de générosité pour embellir le phénix des églises [presque entièrement détruite par un incendie dans la nuit du 14 au 15 juillet 1823, elle est rebâtie selon le plan et les dimensions originaux. C’est le plus vaste monument religieux de Rome après St-Pierre]. Les colonnes d’albâtre oriental envoyées d’Alexandrie sont ce qu’on a vu de plus beau : on dit que Pie neuf espère consacrer cette nouvelle merveille de Rome en 1853 [fin 1854, en fait]. La nef est d’une grandeur qui accable. La magnificence des matériaux passe tout ce qu’on a vu. Le pavé sera d’un très beau marbre, les murs sont déjà revêtus de marbres encore plus précieux. Le plafond en bois à compartiments dorés est magnifique et d’une largeur qui fait peur. Les cinq nefs sont séparées par une forêt de colonnes de granit du Simplon dont l’effet est prodigieux : là, l’œil perd la mesure des objets : les hommes y paraissent des pygmées, rampant dans la plaine, et la dégradations [sic] de la lumière se fait sentir comme dans un lointain de paysage. On me dit : ce n’est pas une église ! Je n’en sais rien ; mais ce que je sais c’est que le monde moderne n’a pas de plus bel édifice. […]
Abîmés dans cette vision, nous sommes remontés en voiture sans savoir si nous avions envie de rire de nous-mêmes ou de pleurer de joie.
Au lieu de rentrer chez nous nous sommes fait conduire [sic] en passant sous le Colysée [sic] à St-Jean-de-Latran, autre sanctuaire vénéré de toute la catholicité qui y est née. Là du haut du péristyle en face de l’escalier de Pilate apporté de Jérusalem à Rome par l’impératrice Hélène la sainte mère de Constantin et devant le Triclinium contemporain de Charlemagne, nous avons admiré l’un des plus beaux sites du monde. Les teintes du soir illuminaient les sommets neigeux de l’Apennin, et la magie du soleil passait à travers les arcs rompus des grand aqueducs. Notre promenade a fini là. […]
Vous pouvez encore m’écrire ici, poste restante. Je sais bien qu’on n’a pas le temps de lire à Paris, mais dites-moi que vous ne m’avez pas lu.
Pas un mot de plus, huit pages de verbiage [neuf, en réalité] : c’est de l’amitié à chaque ligne.
A. de Custine. »
Les séjours de Custine à Rome deviennent réguliers lorsque celui-ci achète une propriété à Ciampino, située près de Frascati (au sud-est de la capitale), le 26 février 1845 ; elle sera revendue le 16 décembre 1856. Custine considère Rome comme le refuge idéal pour oublier « tout ce qui vous choque dans l’esprit du siècle » et « pour tous ceux qui sont fatigués sans être désespérés ». C’est pour lui une véritable retraite qu’il aime retrouver chaque année, notamment à la basse saison, car la ville est « inhabitable l’été à cause du mauvais air », ainsi qu’un lieu qui le dépayse de Paris. Rome est présente dans ses Mémoires et Voyages (1830). L’écrivain s’y était rendu entre 1811 et 1812, années que relate son récit, ainsi que dans son dernier roman, Romuald ou la Vocation (1848).
Née Antoinette-Camille Le Pescheux (1786-1853), Madame de Courbonne est l’une des principales figures du milieu mondain et politique parisien sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Installé successivement rue Royale puis rue d’Anjou, son salon rassemble tout le Paris culturel et politique. Elle fut l’une des grandes et fidèles amies d’Astolphe de Custine. Ce dernier louait son « gracieux esprit » et sa « société douce et aimable ». Leur amitié fut nourrie par une correspondance régulière et une estime réciproque. Mme de Courbonne joua notamment un rôle d’intermédiaire entre Custine et la princesse Mathilde, favorisant leur rencontre dans les années 1840.
Provenance :
Coll. particulière
Bibliographie :
La Revue de France, Fernand Vandérem, 1er juillet 1934, p. 54-60