GAUGUIN, Paul (1848-1903)

Lettre autographe signée « Paul Gauguin » à Daniel de Monfreid
[Tahiti], novembre 1895, 3/4 p. in-4°

« Toutes les nuits des gamines endiablées envahissent mon lit ; j’en avais hier trois pour fonctionner »

EUR 55.000,-
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Fiche descriptive

GAUGUIN, Paul (1848-1903)

Lettre autographe signée « Paul Gauguin » à Daniel de Monfreid
[Tahiti], novembre 1895, 3/4 p. in-4°
Quelques taches, déchirure sur les plis

Passionnante lettre ouvrant le dernier chapitre de sa vie : son second voyage en Polynésie
Gauguin évoque pêle-mêle son installation à Tahiti, sa vie de débauche sexuelle et financière, ses envies de peinture et sa famille, restée en Europe


« Mon cher Daniel
À l’heure où je reçois votre aimable lettre je n’ai pas encore touché un pinceau si ce n’est pour faire un vitrail dans mon atelier. Il m’a fallu rester à Papeete en camp volant, prendre une décision ; finalement me faire construire une grande case tahitienne dans la campagne. Par exemple c’est superbe comme exposition à l’ombre, sur le bord de la route et derrière moi une vue de la montagne épastrouillante. Figurez-vous une grande cage à moineaux grillée de bambous avec toit en chaume de cocotier, divisée en deux parties par les rideaux de mon ancien atelier. Une des deux parties forme chambre à coucher avec très peu de lumière pour avoir de la fraîcheur. L’autre partie a une grande fenêtre en haut pour former atelier. Par terre des nattes et mon ancien tapis persan. Le tout décoré avec étoffes, bibelots et dessins.
Vous voyez que je ne suis pas trop à plaindre pour le moment.
Toutes les nuits des gamines endiablées envahissent mon lit ; j’en avais hier trois pour fonctionner. Je vais cesser cette vie de patachon pour prendre une femme sérieuse à la maison et travailler d’arrache-pied, d’autant plus que je me sens en verve et je crois que je vais faire des travaux meilleurs qu’autrefois.
Mon ancienne femme
[Teha’amana] s’est mariée en mon absence et j’ai été obligé de cocufier son mari, mais elle ne peut habiter avec moi, malgré une fugue de 8 jours qu’elle a faite.
Voilà l’endroit de la médaille ; l’envers est moins rassurant. Comme toujours quand je me sens de l’argent dans la poche et des espérances je dépense sans compter, me fiant à l’avenir et à mon talent, puis j’arrive vite au bout du rouleau. Ma maison payée, il va me rester 900 F et je ne reçois de France aucune nouvelle ce qui me fait un peu peur […]
Au reçu de ma lettre voyez Lévy rue St Lazare 57 et dites-lui que je suis très inquiet et de mon argent et de mes affaires de tableaux
chez lui.
Si vous êtes à Londres, écrivez à Mollard.
On me dira : Pourquoi allez-vous si loin – Mais quand je suis absent tout près comme en Bretagne par exemple c’est la même chose.
[…]
Je vois dans votre lettre que vous avez été dans le midi et que vous vous êtes occupé de divorce. Mais vous ne me dites pas comment cette affaire s’est terminée. Que d’ennuis on se crée fatalement avec le mariage cette stupide institution.
[…]
Voyez ce que j’ai fait du ménage : j’ai filé sans prévenir. Que ma famille se démerde toute seule car s’il n’y a que moi pour l’aider !!!
Je compte bien finir mon existence ici dans ma case parfaitement tranquille. Ah oui, je suis un grand criminel qu’importe. Michel-Ange aussi et je ne suis pas Michel-Ange.
Bien le bonjour à vos amis et à Annette
Tout à vous grandement
Paul Gauguin
J’écris par ce courrier à Schuffenecker »


Du port de Marseille, Gauguin embarque sur L’Australien, un bateau à vapeur, pour arriver à Tahiti le 9 septembre 1895. Déçu par les transformations de la petite ville occupée par toujours plus de colons entre sa dernière installation et la nouvelle, il décide de s’en éloigner de 13 kilomètres pour s’installer au plus près de la nature, à Punaauia. C’est ici que se trouve sa nouvelle case traditionnelle tahitienne, de bambou et feuilles de palmier, construite avec l’aide des locaux, dont il fait ici la description détaillée.
Il évoque aussi, sans la nommer, Teha’amana, une toute jeune fille qu’il a épousée lors de son premier séjour (elle avait alors 13 ans), mais qui pendant l’absence du peintre entre 1893 et 1895 se maria avec un autre homme, Ma’ari. À son arrivée en cet automne 1895, Gauguin lui fait signe, elle redevient sa vahinée.  Les noces ne durent pourtant qu’une semaine, durant laquelle Gauguin se vante d’avoir « cocufié » ledit Ma’ari : « Mon ancienne femme s’est mariée en mon absence et j’ai été obligé de cocufier son mari ».
Le peintre se garde ici de dire que Teha’amana aurait été horrifiée par les plaies syphilitiques recouvrant ses jambes. Elle s’enfuit et retourna chez son Ma’ari.

Dès lors, Gauguin profite plus que jamais des plaisirs de la chair, dépense sans compter et multiplie les aventures avec « des gamines endiablées ».
Le peintre se trouve déjà aux abois financiers à peine deux mois après son installation : « Comme toujours quand je me sens de l’argent dans la poche et des espérances, je dépense sans compter, me fiant à l’avenir et à mon talent, puis j’arrive vite au bout du rouleau ».
Il épouse quelques mois plus tard Pau’Ura pour sortir de cette « vie de patachon pour prendre une femme sérieuse à la maison », ainsi qu’il l’écrit.

Si la première période tahitienne (1891-1893) reflète une découverte de la culture, il s’ouvre avec la seconde sur une nouvelle approche : « je me sens en verve et je crois que je vais faire des travaux meilleurs qu’autrefois ». Gauguin peint un monde mythique où fusionnent les traditions religieuses orientales, occidentales et océaniennes, passées et présentes. Ses tableaux sont les reflets d’un monde auquel il croit, un monde idéal qu’il met en scène.

Gauguin se montre enfin très direct avec son correspondant, alors en proie aux affres d’un divorce conflictuel : « Voyez ce que j’ai fait du ménage, j’ai filé sans prévenir. Que ma famille se démerde toute seule car il n’y a que moi pour l’aider !!! »

En dépit des violents propos qu’il tient envers sa famille, il est évident que la pensée de ses enfants n’a jamais Gauguin. La mort prématurée de sa fille préférée, Aline, en 1897, le terrasse de chagrin.

Références :
Lettres de Gauguin à Daniel de Monfreid, Crès. 1918, lettre XX
Gauguin à Tahiti et aux îles Marquises, Bengt Danielsson, éd. du Pacifique
Gauguin. David Haziot, Editions Fayard. 2017, p. 620-622