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Lettre autographe signée « Romain Rolland » à Victor Margueritte
Villeneuve (Vaud) [Suisse], 10 oct. 1933, 3 p. in-8°
« Il faut que Hitler tombe. Il le faut, pour la paix même du monde. »
Lettre autographe signée « Romain Rolland » à Victor Margueritte
Villeneuve (Vaud) [Suisse], 10 oct. 1933, 3 p. in-8°, à l’encre noire sur papier vert pâle
Parfait état hormis quatre anciennes perforations de classeur habilement restaurées (manque sur deux lettres)
Lettre prophétique de l’écrivain pacifiste sur les volontés expansionnistes de l’Allemagne hitlérienne
« Qui a lu Mein Kampf, l’Évangile hitlérien, répandu à un million d’exemplaires […] ne peut avoir aucun doute sur ce qui attend la France et l’Europe »
L’une des lettres les plus importantes de la correspondance de Romain Rolland
« Cher Victor Margueritte,
Ma position n’a pas changé :
‘Avec les opprimés, contre les oppresseurs’
Ce serait abuser singulièrement de mon titre : ‘Au-dessus de la mêlée’ [paru en 1915], qui s’appliquait à la guerre entre impérialismes, de 1914, que d’en faire une sorte d’absolution à tous les crimes sociaux. Quand vous me demandez de prendre aujourd’hui ‘Le parti de tous les hommes’, je suis certain que vous ne comprenez pas dans la même acception les bourreaux et les victimes. En ce qui me concerne, je ne pactiserai jamais avec les fascismes, et je suis résolument contre l’Allemagne hitlérienne !
Quant aux moyens de la combattre, c’est une autre question. Il est d’autres moyens que la guerre entre les nations. Il s’agit de soutenir l’Allemagne non-hitlérienne. Le procès de Leipzig est aussi un combat. À nous de nous en servir, pour soulever l’opinion internationale ! Il faut que Hitler tombe.
Il le faut, pour la paix même du monde. Car si vous craignez la guerre, sachez qu’elle nous viendra inévitablement, dans un délai de quelques années, de l’Allemagne hitlérienne, si l’Europe ne s’unit point pour lui imposer un frein. Qui a lu ‘Mein Kampf’, l’Évangile hitlérien, répandu à un million d’exemplaires, – qui connaît les mots d’ordre secrets, les leçons excitatrices apprises à la nation, – qui sait les armements fiévreux et continus qui se font en Allemagne, et qui est instruit de leur but, – ne peut avoir aucun doute sur ce qui attend la France et l’Europe, à bref délai, si elle ne mettent pas une digue à la montée de ces racismes ivres de revanche et prêts à être lâchés par les fascismes qui les tiennent, contre toutes les libertés et les espoirs du monde. – On ne peut pas concilier la Réaction et la Révolution. Il faut faire son choix. Jamais il n’a été posé plus nettement qu’aujourd’hui. […] je vous adresse mes cordiales amitiés
Romain Rolland »
La clairvoyance ici exprimée par l’écrivain pacifiste sur la montée du fascisme hitlérien revêt une résonance toute particulière au regard de la postérité, tant Romain Rolland a su anticiper, de façon quasi-prophétique, ce qu’il adviendrait de l’Europe au tournant des années 1940.
Prix Nobel de littérature en 1915, Rolland met son autorité morale dans la balance tout de suite après l’incendie du Reichstag (27-28 février 1933), avec son célèbre appel, publié le 15 mars 1933 dans la revue Europe (n° 123).
Rolland fait ici allusion à l’incendie, tournant majeur dans la prise de pouvoir du Parti national-socialiste, à la suite duquel venait de s’ouvrir le procès de Leipzig, le 21 septembre 1933. Attribué par les autorités nazies à un vaste complot communiste, cet incendie criminel fut matériellement imputé à Marinus van der Lubbe, jeune militant communiste néerlandais, qui survint pendant la campagne électorale précédant les élections législatives du 5 mars 1933. Les nazis exploitèrent immédiatement l’événement afin de justifier une politique de répression massive contre les communistes et l’ensemble des opposants au régime.
Peu avant l’appel de Rolland du 15 mars 1933, le parti nazi obtenait près de 17 millions de voix aux élections du Reichstag du 5 mars, avec 43,9% des suffrages. Hitler allait former une majorité avec le Parti national du peuple allemand (Deutschnationale Volkspartei, DNVP), qui avait obtenu 7,97% des suffrages, pour faire adopter, dès le 24 mars, la loi des pleins pouvoirs (Ermächtigungsgesetz), fondement juridique de la dictature nazie.
Cette mise en garde de Romain Rolland à l’égard de Victor Margueritte traduit en réalité une méfiance du premier sur les atermoiements des pacifistes intégraux, et tout particulièrement de son correspondant. En effet, le pacifisme de Margueritte fut pour le moins ambigu : d’importantes sommes furent investies par les autorités allemandes et divers organismes liés à la politique d’influence du Reich dans certaines revues pacifistes de Victor Margueritte afin de soutenir leur diffusion et d’assurer leur propagande. Margueritte finit par collaborer avec l’Allemagne pendant l’Occupation, au nom de la paix. Il signera en ce sens une lettre publiée en 1941 dans L’Œuvre, journal dirigé par le collaborationniste Marcel Déat. De nombreux versements d’argent provenant de l’achat massif des ouvrages de Victor Margueritte sont retrouvés après la guerre dans les archives du ministère des Affaires étrangères allemand.
Provenance :
Piasa, 22 mars 2006, n°220
Bibliographie :
Cahiers Romain Rolland, n°17, Albin Michel, p. 328-329