MERMOZ, Jean (1901-1936)

Poème autographe signé « Mermoz », intitulé « Cauchemar d’éther »
[Cap] Juby [Maroc], 7 juillet 1926, 4 p. in-4

Long et magnifique poème de vingt quatrains en alexandrins, rédigé depuis le fortin de Cap Juby, escale mythique de l’Aéropostale marocaine pour la ligne Casablanca-Dakar

EUR 5.500,-
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Fiche descriptive

MERMOZ, Jean (1901-1936)

Poème autographe signé « Mermoz », intitulé « Cauchemar d’éther » avec ratures et corrections
[Cap] Juby [Maroc], 7 juillet 1926, 4 p. in-4 sur feuillets séparés à l’encre bleue, papier vergé
Traces de pliures, quelques petites taches, fentes aux plis

Long et magnifique poème de vingt quatrains en alexandrins, rédigé depuis le fortin de Cap Juby, escale mythique de l’Aéropostale marocaine pour la ligne Casablanca-Dakar


« Une tiède nuit d’été…sans un souffle de brise…
Un silence lourd…d’angoissante volupté…
D’étranges lueurs d’étoiles… un firmament teinté
De vertes pâleurs… une lune attardée… indécise…

La chambre…immense…gouffre de pénombre…
Le lit…bas…éclairé d’une lumière spectrale
Sur l’oreiller très blanc…une tache très sombre…
Tête brune de femme…face confuse…astrale…

Elle dort…Enigme vivante… mystérieuse…
Visage aux cils baissés… bouche sinueuse…
Front bas et tête d’enfant capricieuse…
Narine palpitante… Expression malicieuse…

Elle dort… chair de pierre… marbre inerte…
Beauté indifférente… l’indifférence trop belle…
Présence affolante… et mon désir rebelle…
Elle dort… Sa pâle nudité découverte…

J’écoute… penché… le rythme de son coeur…
Imperceptible… T’entendre ? Quelle ivresse !…
Ma main énervée…la violente…la caresse…
Elle dort…éternel Sphynx [sic] moqueur !!..

Une tête de femme qui sur mon front se penche…
L’énigmatique regarde aux yeux de pervenche…
Le plus d’amertume de la bouche sensuelle….
L’impudique nudité d’un corps l’incline… C’est elle…

[…]

“Je veux être l’Unique…Il me faut ta souffrance !…
“Le spasme de ta chair par moi martyrisée
“Et la sauce de ton sang par moi épuisée…
“M’appartiendra chéri…toute notre mon existence !” …

[…]

Fleur voluptueuse… Ivre, je la respire…
Sa possession !!.. Etreinte brève de satyre…
Spasme brutal… cruel baiser de fièvre…
Elle dort !… Ma lèvre écrase sa lèvre !…

Dans ma tête… une chose qui se brise…
Une langueur … un demi sommeil morbide…
Un immatérielle faiblesse… un vide…
Le néant incertain d’une obscurité grise…

[…]

Soudain la clarté jaunâtre d’un flambeau…
L’hypnose d’un cercueil où… rigide… je repose…
Un funèbre parfum d’encens et de tombeau…
Sur le grand drap blanc, la tache pourpre d’une rose…

La sensation d’un fer pénétrant dans ma chair…
Le frisson intérieur de ma vivante dépouille…
L’étreinte acharnée d’une qui la fouille…
De l’arme effrayante le sinistre éclair…

La vision d’un vautour dépeçant sa charogne…
Le spectacle affolant de l’horrible besogne…
Du trou terrifiant qui lentement d’agrandit…
Et des lambeaux sanglants sous les ongles polis

[…]

De mon cœur arraché… le mortel déchirement !…
Une forme qui s’enfuit… oh ! ce ricanement !
La clameur éperdue de mon âme en déroute…
Et doucement ma vie qui s’écroule goutte à goutte

[…]

Mermoz »


Quelques semaines plus tôt, c’est en cherchant à rejoindre Cap Juby à pieds, après une panne, que Mermoz finit par se livrer aux Maures (desquels il sera libéré contre rançon) pour ne pas mourir de soif, alors qu’il a déjà bu le liquide du radiateur de son avion. À la fin de l’année suivante, il y rencontre Antoine de Saint-Exupéry, nommé chef d’aéroplace à Cap Juby (Tarfaya).

Ce poème, que Joseph Kessel cite dans sa biographie de l’aviateur, évoque les soirées où Mermoz, jeune caporal, consommait des drogues en compagnie d’une femme toxicomane. Ainsi « La femme » qui dort à ses côtés devient-elle la figure cauchemardesque de la drogue dévorante.

Plus que jamais l’influence baudelairienne résonne dans ce poème, jalonné d’une part de figures d’opposition et rythmes saccadés, puis d’autre part d’érotisme, de douceur, de violence et d’exaltation des sens.

Références :
Mermoz, Joseph Kessel – Folio, p. 192-193