PROUST, Marcel (1871-1922)

Lettre autographe signée « Marcel Proust » à Marie Scheikévitch
S.l. [Paris ? c. 1er janv. 1914], 3 p. ½ in-8° à l’encre noire, sur papier vergé

« Je voulais vous écrire que vous avez procuré à mon livre sa plus grande joie, quand j’ai vu dans votre regard que vous l’attendiez… »

EUR 7.500 ,-
Fiche descriptive

PROUST, Marcel (1871-1922)

Lettre autographe signée « Marcel Proust» à Marie Scheikévitch
S.l. [Paris ? c. 1er janv. 1914]], 3 p. ½ in-8° à l’encre noire, sur papier vergé
Filigrane : ‘Imperial Diadem’ orné d’une couronne
Ancienne marque de trombone, infimes taches
[Avec :] Enveloppe autographe jointe (par porteur) : « Madame Scheikévitch / 27 rue Fourcroy »

Remerciements pour la réception élogieuse de Du Côté de chez Swann par sa correspondante et admiration pour Bonnard

« Je voulais vous écrire que vous avez procuré à mon livre sa plus grande joie, quand j’ai vu dans votre regard que vous l’attendiez, que vous le protégeriez, que vous le liriez, que vous l’aimeriez peut-être »


« Madame,
Mes roses ne sont pas une réponse à vos divines violettes ! Mais par une sorte d’harmonie préétablie (que je voudrais bien ne pas voir régner qu’entre nos paroles), les mots de votre carte étaient justement (et à peu près à la lettre) ceux que je voulais joindre à mes fleurs. Vous me dites que mon livre
[Du Côté de chez Swann] vous a procuré la plus grande joie. Je voulais vous écrire que vous avez procuré à mon livre sa plus grande joie, quand j’ai vu dans votre regard que vous l’attendiez, que vous le protégeriez, que vous le liriez, que vous l’aimeriez peut-être. Je fais bien des vœux pour vous. Je connais si peu votre vie qu’ils sont à la fois bien vagues et bien vifs. Moi je suis si malheureux depuis quelques mois qu’on ne peut rien me souhaiter qu’une espèce d’engourdissement mais qui ne vient pas. Si vous voyez Bonnard, dites-lui combien j’aime son roman [La Vie et l’Amour]. Ce qui en fait la plus grande valeur est naturellement ce qu’on aperçoit pas, ce qui fait qu’on est peut-être injuste pour lui. Mais il a eu la noblesse de préférer cette beauté cachée. Je parle bien souvent de son livre mais particulièrement volontiers avec vous qui l’admirez et l’aimez.
Votre respectueux et reconnaissant
Marcel Proust »


Le premier volume d’À la recherche du temps perdu paraît le 14 novembre 1913 chez Grasset, après un refus resté célèbre de la NRF, dont André Gide, son chef de file, admit plus tard qu’il s’était agi de « la plus grave erreur de la NRF » et de « l’un des regrets, des remords les plus cuisants de [sa] vie ». La carte de remerciement adressée par Marie Scheikévitch à Proust pour l’ouvrage, à laquelle Proust répond par la présente lettre, semble avoir laissé à cette dernière le temps d’en savourer la lecture.

Proust fait ici allusion aux comptes rendus sur La Vie et l’Amour, ouvrage que Bonnard publie la même année que Du Côté de chez Swann. L’injustice dénoncée par Proust renvoie probablement à l’article de Gaston Sauvebois, paru dans la Nouvelle Revue Française du 1er janvier 1914, qu’il trouve « franchement absurde ».
Proust et Bonnard ont, semble-t-il, été mis en relation par Marie Scheikévitch. Si les deux écrivains partagent des critères esthétiques communs, notamment une même conception du roman, cette proximité transparaît dans la correspondance de Proust, qui témoigne à son ami une admiration constante pour Le Palais Palmacamini (1913) : « Je ne peux vous dire avec quel plaisir j’ai reçu Le Palais Palmacamini. […] Je l’ai tant aimé qu’il a fait vraiment partie de ma vie, qu’il reste lié à des espérances qui se sont évanouies, à un bonheur qui est détruit. » Cette connivence esthétique s’étend également à un jugement commun sur la littérature contemporaine, Proust affirmant qu’« il me suffit de lire une ligne de vous pour penser que nous serions d’accord sur ce qu’on écrit aujourd’hui et qui est affreux ». Enfin, cette admiration se confirme doublement dans une autre lettre à Marie Scheikévitch de février 1922, dans laquelle Proust résume simplement son attachement à Bonnard : « Je l’admire et je l’aime, vous le savez. »

Une intime de Proust ayant joué de ses relations pour la parution du premier volume de La Recherche :
Marie Scheikévitch (1882-1964) est la fille d’un riche magistrat russe et collectionneur d’art installé en France en 1896. George D. Painter la dépeint comme « une des maîtresses de maison les plus intelligentes et les plus en vue de la nouvelle génération ». Protectrice d’artistes et d’écrivains, elle fréquente les salons puis fonde le sien. Elle compte dans son cercle Jean Cocteau, Anna de Noailles, Reynaldo Hahn ou la famille Arman de Caillavet, autant de connaissances communes avec Proust qui devaient contribuer à leur rencontre. Bien qu’ils se soient croisés brièvement en 1905 dans le salon de Mme Lemaire, c’est en 1912 que Marcel Proust et Marie Scheikévitch font réellement connaissance. Il s’ensuivra une correspondance jusqu’à la mort de l’écrivain, en 1922. Comme ils se voyaient « presque tous les jours », ainsi qu’elle le dira plus tard (les amis s’écrivant d’autant moins qu’ils se voient davantage), on ne connaît que 28 lettres de Proust à elle adressées.
Marie Scheikévitch lui ouvre les portes de son salon, fréquenté par tout ce que Paris comptait d’illustres personnalités dans les lettres et les arts, si bien que Proust lui rendra hommage dans Sodome et Gomorrhe sous le voile de Mme Timoléon d’Amoncourt, « petite femme charmante, d’un esprit, comme sa beauté, si ravissant, qu’un seul des deux eût réussi à plaire ».
Fervente admiratrice de l’écrivain, elle se dépense beaucoup au moment de la publication de Du Côté de chez Swann, s’ingéniant à mettre Proust en relation avec les personnalités parisiennes qu’elle juge les plus capables de l’aider. C’est elle qui le recommande à son amant Adrien Hébrard, l’influent directeur du journal Le Temps, pour lui obtenir la fameuse interview du 12 novembre 1913 par Élie-Joseph Bois, à la veille de la publication de Swann. Ce sera le premier article d’envergure publié dans la grande presse et consacré à La Recherche. Pour l’en remercier, Proust lui adressera un envoi autographe capital (acquis par la BnF en 2021) lors de la publication de Swann.

Provenance :
Cat. Andrieux, 12 mars 1928; n°190 ; puis coll. particulière

Bibliographie :
Lettres à Madame Scheikévitch, Librairie des Champs-Élysées, 1928, p. 45-46 ; Corr., t. XIII, Kolb, Plon, 1985, n°1 ; Marcel Proust II – Biographie, Jean-Yves Tadié, Folio, pp. 391-392

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