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Lettre autographe signée « Delahaye » à Laurent Tailhade
Paris, 11 sept. 1896, 2 p. ½ in-8°
« Mlle Rimbaud, qui m’en veut férocement – moi qui travaille tant que je peux à la gloire de son frère ! – a qualifié ce croquis de ‘petite horreur’ »
Lettre autographe signée « Delahaye » à Laurent Tailhade
Paris, 11 sept. 1896, 2 p. ½ in-8°
Enveloppe autographe jointe, timbrée et oblitérée
Querelle rimbaldienne autour d’un portrait du « monstre » par Delahaye
« Cher Monsieur et Ami,
Je reviens de la campagne, et Cazals me communique votre beau Tibalt [sic] sur le monument Verlaine [allusion à l’article élogieux de Tailhade paru en une de L’Écho de Paris le 21 août 1896, en réponse à celui de Henry Fouquier, voir infra]. Merci pour notre ami. Comme vous avez superbement et définitivement réfuté, — sans daigner supposer une attaque, ce qui était la plus puissante manière, à mon sens —, comme vous avez admirablement réduit à rien du tout l’article de M. Fouquier ! [ce dernier avait fait paraître une tribune assassine dans le Figaro du 12 août 1896 contre l’érection d’un monument en l’hommage de Verlaine, disparu la même année].
Mais vous en êtes, du Comité d’action ! vous en êtes, cent fois pour une. L’omission de votre nom, — que Cazals regrette vivement, et moi aussi — est dû uniquement à ce que ces messieurs, au moment de l’organisation, ignoraient votre adresse pour demander votre adhésion. — Une nouvelle liste sera publiée bientôt.
Ne pensez-vous pas que ce serait le moment de faire paraître le livre ? — Vous avez vu, sans doute, que notre ami Paterne Berrichon fait en ce moment une fort jolie étude sur Arthur Rimbaud. Il y a un jeanboudhomme [« bonhomme »] de moi représentant « le monstre » en 1871. Une chose amusante, à ce propos : Mlle Rimbaud, qui m’en veut férocement — moi qui travaille tant que je peux à la gloire de son frère ! — a qualifié ce croquis de « petite horreur », et pour rétablir la vérité, communiqué à Berrichon une photographie de Rimbaud par Carjat (en 1871). Et l’on a pu voir que je n’avais pas tant que cela oublié ni défiguré mon ami. — Lui en voulez-vous toujours à ce pauvre Rimbe ? [Tailhade avait jadis participé à la mystification des faux sonnets de Rimbaud dans Le Décadent]
Quand nous reverrons-nous à Paris ?
En attendant, bonne poignée de main, – et de Cazals.
Delahaye
Au ministère
de l’instruction publique »
Un portrait du « monstre »
Dans sa lettre du 21 août 1896 à Paterne Berrichon, Isabelle Rimbaud se disait offusquée par la « petite horreur qui a la prétention d’être le portrait d’Arthur Rimbaud ». Il semble donc évident que Berrichon ait fait part à Delahaye de l’appréciation, pour le moins péjorative, qu’Isabelle Rimbaud portait sur le portrait de son frère Arthur. La « petite horreur » dont il est ici question est un portrait de profil de Rimbaud dessiné par Delahaye (aujourd’hui conservé à la Bibliothèque Jacques Doucet), paru en couverture de La Revue blanche du 15 août 1896 et qui avait déjà servi de modèle à Vallotton pour son illustration de l’article de Mallarmé dans The Chap-Book.
En dressant un parallèle entre le portrait de Rimbaud par Carjat et le sien, Delahaye fait sans nul doute allusion au portrait non retouché du photographe. Moins connue, cette image restitue Rimbaud tel qu’il était, selon ceux qui l’ont côtoyé à Paris au tournant des années 1870, bien loin de l’autre portrait, très célèbre mais fortement retouché et idéalisé.
« Lui en voulez-vous toujours à ce pauvre Rimbe ? »
En fin de lettre, Delahaye renvoie son correspondant à son implication directe dans la mystification des faux sonnets de Rimbaud parus dans Le Décadent. On se souvient que Tailhade fut notamment l’auteur du poème Le Limaçon, publié sous la signature « Arthur Rimbaud » dans la livraison des 15-31 mai 1888. C’est Verlaine lui-même qui mit fin à cette mascarade.
Par-delà la légende qui entoure Arthur Rimbaud après sa mort, cette lettre révèle une progressive mystification élaborée de sa sœur Isabelle, soucieuse de façonner l’image d’un homme pieux tout en effaçant son passé sulfureux.
Provenance :
Drouot, Bodin-Berès, 11 déc. 1998
Bibliographie :
Correspondance posthume 1891-1900, éd. Jean-Jacques Lefrère, Fayard, 2010, p. 440-441