[ZOLA] FLAUBERT, Gustave (1821-1880)

Lettre autographe signée « Votre vieux Gve Flaubert » à Emile Zola
Croisset, dimanche [15 février 1880], 3 p. in-8°

« J’ai passé hier toute la journée jusqu’à 11 h. 1/2 du soir à lire Nana. – Je n’en ai pas dormi cette nuit, & j’en demeure stupide. Nom de Dieu ! quelles couilles vous avez ! »

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Fiche descriptive

[ZOLA] FLAUBERT, Gustave (1821-1880)

Lettre autographe signée « Votre vieux Gve Flaubert » à Emile Zola
Croisset, dimanche [15 février 1880], 3 p. in-8°
Ancienne trace de montage sur la quatrième page

Réaction à chaud de Flaubert après sa lecture de Nana
Sans doute la plus emblématique de toutes ses lettres adressées à son ami Zola


« Mon cher Zola,

J’ai passé hier toute la journée jusqu’à 11 h. 1/2 du soir à lire Nana. – Je n’en ai pas dormi cette nuit, & j’« en demeure stupide ».
Nom de Dieu ! quelles couilles vous avez ! quelles boules !
S’il fallait noter tout ce qui s’y trouve de rare & de fort, je ferais un commentaire à toutes les pages ! Les caractères sont merveilleux de vérité. Les mots nature foisonnent ; et la fin, la mort de Nana, est michelangelesque !
Un livre énorme, mon bon !
Voici les p. que j’ai cornées (dans l’excès de mon enthousiasme, – & à une première lecture)
33.                       (82, 87, un peu de longueur ?
45, 46.                             ou plutôt de lenteur.) 51-52.      134.
79.         141.                     205. Mignon ! avec ses
105.        146.                         fils ! ineffable de
108.        156.                         Beauté !
126.        173
130.        192 (adorable)
195 id.
La vision de Me d’Anglars !
239.
256. Mais ce qui précède : la nuit passée dans les rues est moins personnelle. – Il était du reste, le plan donné, impossible de faire autrement. Car il fallait amener le « couchons-nous » – qui est excellent.
Tout ce qui regarde Fontan, parfait.
295.
Tout le ch. X.
377 ! « viens donc ! viens donc ! »
N.B. 401 « entre Le Havre & Trouville », impossible ! mettez Honfleur
415. plein de grandeur, épique, sublime !
427. La paternité de tous ces messieurs, adorable.
459.
Le suicide de Georges & sa mère arrivant en même temps : ce n’est pas du mélodrame (bien que certainement on le le dira dira que c’en est). – Car l’effet résulte des caractères – & des événements ingénieusement combinés.
483. très grand, très gd !

489.-90. Comme c’est vrai & intense !
500.
504. rien de plus haut.
XIV. Au-dessus de tout ! – Oui ! nom de dieu ! sans pareil –

Maintenant, que vous ayez pu économiser les mots sal grossiers, c’est possible. que la table d’hôte des tribades « révolte toute pudeur » je le crois ! Eh bien ? après ! merde pr les imbécilles ! – c’est nouveau en tout cas, & crânement fait !
Le mot de Mignon « quel outil » & tout le caractère de Mignon, du reste, me ravit.
Nana tourne au Mythe, sans cesser d’être réelle. C’est Cette création est Babylonienne.
Dixi.
& là-dessus, je vous embrasse.
Votre vieux
Gve Flaubert

Dite à Charpentier de m’envoyer un exemplaire car je ne veux pas prêter le mien.
Il doit être content, le jeune Charpentier ? voilà un petit succès assez chouette, il me semble ? »


Cette missive, dernière lettre majeure à caractère littéraire du « père spirituel des naturalistes » à son ami Zola, est écrite moins de deux mois avant sa mort. Flaubert se livre sans retenue à des commentaires d’une grande précision, tantôt élogieux, tantôt plus critiques, car il souhaite s’adresser avec franchise à son ami. Il va corner les pages de l’exemplaire envoyé par Zola quelque jours plus tôt, correspondant aux passages l’ayant particulièrement marqué.
Véritables réactions d’un orfèvre de l’écriture, Flaubert note les sentiments, les noms. Il s’intéresse aux scènes, aux personnages secondaires et à la technique de composition.

Publié trois ans après L’Assommoir, Zola poursuit un tableau où s’imbriquent illusions et réalité crue. Nana est l’héroïne éponyme du neuvième volet de la saga des Rougon-Macquart, paru en 1880. Nana eût un énorme succès en librairie même si certains de ses contemporains traitèrent l’auteur d’écrivain pornographique. La jeune lorette, avivant toutes les concupiscences, offre à l’encan son ostentatoire sensualité. A l’instar des demi-mondaines que le ­Second Empire enfante – telles Blanche d’Antigny, Valtesse de La Bigne, Hortense Schneider ou Cora Pearl (et dont Zola s’est fortement inspiré) –, Nana joue son destin dans le lit de ses amants. L’écrivain compose un roman aussi moral qu’amoral et s’adresse aux deux extrémités d’une société viciée sous le Second Empire. Mais son héroïne débridée n’a rien d’une femme libre. Mère – hérédité toujours –, elle périra délaissée, ruinée, contaminée par son fils qu’elle voulait accompagner dans ses derniers instants.

Célèbre lettre, presque systématiquement reproduite dans les ouvrages dédiés aux deux écrivains.

Provenance :
Ancienne collection personnelle d’Émile Zola, pièce 19

Références :
Gustave Flaubert, Correspondance, éd. J. Bruneau et Y. Leclerc, Pléiade, t. V, p. 883-884
Émile Zola, Les Rougon-Macquart, éd. A. Lanoux et H. Mitterand, Pléiade, t. II, p. 1695