Dumouriez contre la Convention


Nous avons le plaisir de proposer en vente une remarquable lettre autographe signée de Lazare Carnot, alors membre de la Convention Révolutionnaire et dont voici une reproduction:

Lettre autographe signée de Lazare Carnot du 30 mars 1793

“Je crois que Dumouriez est un monstre, tâchez de trouver un homme qui puisse
le remplacer et faites lui faire bien vite son procès”

Celle-ci nous renseigne sur Carnot qui ne fait que comprendre non pas ce qui va se passer, mais ce qui est en train de se passer sous ses yeux, et au vu et au su d’à peu près tout le monde – au moins de toute la Convention, et de la foule parisienne qui tient alors lieu d’Opinion publique.

Son point de vue sur Dumouriez est tout aussi conjoncturel.

A) En effet, nous y trompons pas sur les mots qu’il emploie : ce sont les mots de son époque, toujours excessifs, toujours péremptoires, toujours oratoires, mais qui ne reposent pas sur un fond réel [Exactement comme de nos jours, en 2020, quand il y a lieu de déconsidérer un adversaire politique, ou économique, on l’accuse d’être “-phobe” : peu importe la phobie accusatoire prétendue, il suffit qu’elle soit formulée pour que les médias lui servent de caisse de résonnance]
Il suffit d’observer, l’année suivante (en 1794), le langage des Enragés…

B) En ce qui concerne exactement Dumouriez, celui-ci est vainqueur à Valmy contre les Prussiens, puis de Jemmapes contre les Autrichiens, il n’est à cet effet pas un traître. Il n’est pas non plus un monstre comme le dit Carnot. Mais ce que tout le monde sait, c’est qu’il n’est pas favorable à la dérive de la Convention depuis qu’elle s’est attribué le droit de faire le procès de Louis XVI, et depuis que son républicanisme a transformé la guerre de défense (Valmy et Jemmapes) en guerre de conquête (annexion de la Belgique bientôt transformée en départements français).
Dumouriez, qui est monarchiste libéral et modéré, est hostile à la guerre de conquête :
C’est ici un choix politique.
Carnot quant à lui est partisan de la guerre de conquête :
Voilà l’opposition majeure entre ces deux généraux.

Bataille de Neerwinden (1793) par Johann Nepomuk Geiger

C) Bien que Dumouriez soit un grand général, il n’en demeure pas moins un piètre politique. En effet, dès le 12 mars, il informe la Convention en écrivant à son président Brard, pour lui dire qu’il revient à Paris avec son armée à Paris pour dissiper cette Assemblée de fous et de criminels… C’est une première erreur ; le 18 mars, à Neerwinden, il est battu par les Autrichiens, ce que tout le monde sait, Carnot comme les autres.
Deuxième erreur : pour dissiper la Convention il fallait une armée victorieuse, et non pas vaincue…
Troisième erreur : Dumouriez, au lieu de marcher tout de suite avec son armée sur la Convention, a attendu en essayant de rassembler ceux qui l’auraient encore suivi. Il a perdu du temps. Ces douze jours, entre le 18 mars et le 30 mars, date de la présente lettre de Carnot, ont permis à la Convention de se ressaisir et de préparer à l’avance sa perte. C’est simplement cette partition que joue alors Carnot… Désormais, s’il revient à Paris, Dumouriez sait qu’il sera guillotiné dans les deux jours suivants… Carnot aussi, et c’est exactement ce qu’il dit : le procès est donc joué d’avance….

“Nous sommes étonnés que la Convention qui montre
de l’énergiene puisse venir à bout des assassins”

D) Dumouriez ne déserte pas : il choisit un autre système politique que la République, ce qui en mars 1793 est interdit à tout citoyen : on est républicain, ou l’on est un ennemi de la Nation bientôt guillotiné. Son départ est un geste politique.
Sa dernière erreur a été de croire que ce geste serait accepté sinon approuvé par les Autrichiens. Mais, étant aussi celui qui a vaincu les autrichiens à Jemmapes 6 novembre 1792, il est l’un de deux qui ont consolidé la République dans ses premiers jours, ce qui a ouvert la voie au procès de Louis XVI. Les Autrichiens ne lui pardonneront pas. Ils refusent donc de lui accorder asile, et le rejettent hors du territoire qu’ils dominent (d’abord la Suisse, ensuite Hambourg…).

Dumouriez (par Jean-Sébastien Rouillard, 1834) considéré comme traitre à la Nation par la Convention dès le 5 avril 1973

N’oublions pas, enfin, à qui cette lettre s’adresse : Louis-Bernard Guyton de Morveau, chimiste réputé, collaborateur encore jeune de l’Encyclopédie, est l’un de ces députés de l’Assemblée Législative devenu en 1792 député de la Convention. Il s’est tout de suite rangé du côté des Montagnards, étant l’un de ceux qui votent la mort de Louis XVI… Carnot s’adresse ici à quelqu’un qui lui ressemble… [Pour la petite histoire, Guyton est l’un de ceux qui observent la bataille de Fleurus depuis une montgolfière le 26 juin 1794]

Le remplacement et la désertion :
La pratique de la désertion d’un régiment pour lequel on a été volontaire, mais que l’on quitte furtivement pour aller se rengager dans un autre régiment, est aussi ancienne que le volontariat ! C’était l’un des maux de l’Armée royale, avant que la levée de 300 000 hommes d’abord n’impose une sorte de service obligatoire (avant la conscription, qui date de 1798). Ce mal a alors pris une proportion beaucoup plus importante que dans l’ancien système, surtout avec la Levée en masse, décrétée en février 1793 ; elle fonctionne très mal (soulèvement de la Vendée). En principe, chaque département devait fournir des volontaires et compléter l’effectif requis par des jeunes hommes réquisitionnés, mais ceux-ci peuvent se faire remplacer par un non requis qui serait volontaire. D’où ce trafic des engagements, car le remplacement se fait contre argent. Et les prix montent vite (loi de l’offre et de la demande). Carnot, Conventionnel et général d’armée, voit concrètement les méfaits de la désertion. Il était, lui-même, défavorable au remplacement.

Nous remercions Jean-Pierre Bois de nous avoir apporté ses
précieuses observations pour la constitution de cet article.