[NAPOLÉON] FOUCHÉ, Joseph (1759-1820)

Lettre autographe signée « JF » (minute) [à Élisa Bonaparte]
Linz, 16b 7bre [septembre] 1819, 2 p. in-8°

« Je ne me suis permis, dans ma correspondance, qu’un seul blâme contre Napoléon ; c’est d’avoir trop souvent fait de petites choses quand il avait le moyen d’en faire de grandes »

EUR 2.200,-
Ajouter à la sélection
Fiche descriptive

[NAPOLÉON] FOUCHÉ, Joseph (1759-1820)

Lettre autographe signée « JF » (minute) à [Élisa Bonaparte, comtesse de Compignano]
Linz [Autriche], 16b 7bre [septembre] 1819, 2 p. in-8°
Papier uniformément bruni, nombreux caviardages et corrections de la main de Fouché

Admirable lettre d’exil de Fouché se livrant à de nombreuses confidences sur ses rapports avec Napoléon 1er, la décisive ordonnance royale du son rôle en tant que ministre de la Police et sa haine à l’égard du duc Bassano


« Je remercie v[otre] a[ltesse] de son aimable visite, elle en recevra la récompense, car il doit y avoir des grâces destinées à ceux qui consolent les affligés. Je ne le plains pas de ma position, , il vaut mieux être du nombre de ceux que l’on estime et que l’on proscrit que d’être de ces gens qu’on paye et qu’on méprise. Seulement je voudrais être libre de choisir le lieu de mon exil.
Vous m’avez rendu un véritable service en prévenant des calomnies du duc de Bassano. J’ai de quoi le couvrir de confusion. Sans doute, j’ai correspondu avec les Cabinets étrangers pendant que j’étais ministre de Napoléon. Je ne désire pas d’autre vengeance contre mes ennemis que d’obtenir la permission de publier cette correspondance. Le duc de Bassano est un vieil enfant : Napoléon avait raison de le comparer à une statue jetée en bronze dont le dehors est colossal et le dedans vide.
Il est étrange qu’il vous ait dit que c’est moi qui ait fait placer le comte de Bourmont [Louis Auguste Victor de Ghaine, général d’Empire] auprès de Napoléon. Tout le monde sait, excepté le vulgaire et le duc de Bassano, que je n’ai cessé d’accuser cet homme méprisé dans son parti même et de reprocher à Napoléon la confiance qu’il lui accordait. Il est vrai que j’ai payé sur les fonds de la police beaucoup d’intrigants. Mais c’est toujours malgré moi et par les ordres réitérés de Napoléon. Toutefois j’ai osé lui résister dans quelques circonstances. Je n’ai jamais payé [Joseph] Fiévée, Chateaubriand, Mme [Félicité] de Genlis etc. C’est M. de la Valette surintendant des Postes qui leur donnait le salaire réglé par une note impériale.
Depuis que le pauvre duc de Bassano n’est plus auprès de Napoléon, il ne sait plus ce qu’il dit […] Pourquoi me reproche-t-il d’avoir signé l’ordonnance du 24 juillet* ? Il sait bien que je ne l’ai signée que pour qu’elle ne fut pas exécutée par un autre, et que je n’avais pas le choix des moyens de le sauver, au milieu des convulsions de haine et de rage de la faction qui dominait alors. Si je n’eusse arrêté le premier choc, qu’on juge de ce qui serait arrivé par ce qui s’est passé depuis ma sortie de Paris ! Je m’attendais bien que les hommes que je servais de toutes mes forces me reprocheraient de ne les avoir pas servis au delà de mes forces.
Il n’y a ni raison, ni justice à tout ce qu’on fait contre moi. Je vous jure que je serai bien fort quand on me permettra d’entrer en discussion. Défiez-vous de tout ce qu’on a imprimé en mon nom, on a falsifié jusqu’à ma correspondance. Vous la lirez un jour toute entière ; vous jugerez si Napoléon a été défendu avec zèle et fidélité par son ministre : j’écrivais au Congrès de Vienne le 8 mai 1815 pour l’engager à conserver Napoléon sur le trône, cette phrase remarquable : Il n’y a qu’un prince fort par lui-même et par sa gloire qui puisse tenir tête à la liberté, qui puisse l’arrêter là ou elle doit être arrêtée pour sa propre conservation. Guillaume 3 a suffi en Angleterre en 1688, il ne suffirait pas aujourd’hui en France. Cela est trop monarchique aujourd’hui, gardez-moi le secret on me trouverait trop royaliste. Je ne me suis permis, dans ma correspondance, qu’un seul blâme contre Napoléon ; c’est d’avoir trop souvent fait de petites choses quand il avait le moyen d’en faire de grandes […] J.F
Je suppose que le duc de Padoue n’a pas prêté l’oreille au sornettes du duc de Bassano »


Louis XVIII fait révoquer Fouché de ses fonctions par la loi du 2 janvier 1816, condamnant ainsi tous les régicides à l’exil. Afin de l’éloigner de lui, le roi le nomme ambassadeur à Dresde, mais Fouché, fidèle à l’Empire, donne immédiatement sa démission. L’ancien ministre s’installe alors à Prague jusqu’en 1818, puis à Linz, en 1819, avant de se fixer à Trieste où il meurt en décembre 1820.
« J’ai de quoi le couvrir de confusion »
Comme largement évoqué dans cette lettre, Fouché n’aura de cesse de défendre sa propre image pendant ses dernières années, menaçant ses adversaires de divulguer leurs plus inavouables secrets. Il les intimide en menaçant, entre autres, de publier ses mémoires.

Le duc de Bassano, fidèle de Napoléon jusqu’à la chute de l’Empire, fut l’un des grands proscrits de la seconde Restauration, exclu de l’Institut où il avait été élu en 1803. Il se retire en Autrice, à Linz, puis à Graz.

*L’ordonnance royale du est une liste condamnant cinquante-sept personnalités pour avoir servi Napoléon 1er durant les Cent-Jours après avoir prêté allégeance à Louis XVIII. Les officiers sont jugés par le conseil de guerre, les autres proscrits par les Chambres. Cette ordonnance est le premier acte légal de la Terreur Blanche. Le maréchal Ney, principale victime de la réaction, est exécuté à la suite de son passage devant la Chambre des pairs.

Provenance :
Archives Aristophil, 15 mai 2024, n°33, cote 64388